L’Arrangement de Wassenaar sur le contrôle des exportations des armes conventionnelles et des biens et technologies à double usage
(2ème partie)

Dans la première partie de cet article parue dans Faits & Projets Magazine (mai/juin 2003) et disponible sur notre site Internet (www.faits-et-projets.com), nous avions présenté les principaux organismes de contrôle des exportations dans le monde (Groupe de l’Australie, Groupe des fournisseurs nucléaires, Régime de contrôle de la technologie des missiles, Traité de non-prolifération nucléaire) (*) et largement détaillé l’Arrangement de Wassenaar en interviewant, notamment, l’ambassadeur Sune Danielsson, chef du Secrétariat. Dans cette seconde partie, nous avons interrogé les représentants d’administrations de plusieurs pays membres de l’Arrangement de Wassenaar et nous vous communiquons les positions française, américaine et suédoise. Par Delphine Evmoon.

 

F&P : Quelle est la position de votre pays en matière d'exportations d'armement et de biens et technologies à double usage ?

France : La France est l'un des 33 États fondateurs de l'Arrangement de Wassenaar, auquel elle participe activement et dont elle soutient les principes fondateurs, parmi lesquels sont rappelés :
- contribuer à la sécurité et à la stabilité régionale et internationale en promouvant transparence et plus grande responsabilité dans les transferts d'armes conventionnelles et de biens et technologies à double usage,
- renforcer les régimes existants de contrôles d'armes de destruction massive et leurs systèmes de délivrance,
- l'Arrangement n'est dirigé contre aucun État ou groupe d'États,
- prévenir l'acquisition d'armes conventionnelles et de biens et technologies à double usage par des terroristes.
Membre de l'Union européenne, la France, comme ses partenaires, applique par le biais de procédures nationales, le régime communautaire de contrôles des exportations des biens et technologies à double usage (règlement n° 1334/2000 du 22 juin 2000, modifié), ainsi que le code de conduite sur les exportations d'armement (mis en place le 5 juin 1998), qui font l'objet d'un rapport au Parlement diffusé annuellement (dernière livraison disponible sur le site du ministère de la Défense).

États-Unis : Les États-Unis pensent que tout outil fort et efficace permettant un contrôle multilatéral sur les exportations de biens sensibles est nécessaire pour nous protéger tous contre la course aux armements et les instabilités régionales. Dans le même temps, ces contrôles doivent être prudemment étudiés et gérés afin de permettre des échanges commerciaux internationaux sains et pacifiques. Ceci demande un équilibre, qui prenne en compte la manière dont la technologie et les applications pacifiques évoluent, et la manière dont les applications militaires potentielles évoluent.

Suède : Durant ces dernières années, nous avons remarqué une intense activité au sein de la communauté internationale concernant non seulement le contrôle des exportations, mais aussi la non-prolifération. Le contrôle des exportations, selon nous, joue un rôle très important et ne peut pas être séparé des autres régimes. Les activités internationales ont, bien évidemment, été intensifiées après le 11 septembre 2001, mais la Suède se sent concernée par ce fait depuis longtemps, comme de nombreux autres pays. Nous avons une politique transparente concernant nos exportations d’armement et nous remettons, depuis vingt ans, un rapport annuel à notre Parlement. Nous avons vu cette habitude s’étendre à d’autres États et nous accueillerons avec enthousiasme de nouvelles initiatives dans ce domaine. Les travaux sur les questions relatives aux armes conventionnelles et légères, à leur commerce et au suivi jusqu’au destinataire final, sont autant de thèmes sur lesquels nous allons nous pencher. Concernant le double usage, la Suède s’en remet sincèrement au travail mis en œuvre au sein de tous les régimes multilatéraux de contrôles des exportations, instruments nécessaires aux efforts de non-prolifération. Il existe des conventions et des traités incontournables, mais avant qu’une adhésion totale et un engagement global ne soient terminés, les régimes de contrôles des exportations continueront de jouer un rôle important dans notre travail. Cependant, les échanges d’informations et la proximité entre les États et les autres organisations comme les industriels, les organisations non gouvernementales et les institutions, sont une clé de réussite importante. De notre point de vue, d’autres domaines intéressants dans ces régimes sont l’adoption d’un mécanisme « attrape-tout », le courtage, les transferts intangibles de logiciels et de technologie, et les transbordements.

Pensez-vous que les industries, directement concernées par l'Arrangement de Wassenaar soit suffisamment impliquées dans la réalisation et la remise à jour des listes des produits soumis à contrôle ?

France : Les entreprises françaises sont en liaison régulière avec les divers services de l'administration (Industrie, Douanes, Défense, Affaires étrangères) concernés par le contrôle des exportations, qui répondent à leurs interrogations, tant sur le plan de la législation que de sa mise en oeuvre. Il est primordial qu'elles participent aux réflexions visant à mettre à jour les listes de contrôle. On ne peut dès lors que souhaiter une prise de part plus active encore de la part des industriels qui le souhaitent dans la réflexion qui vise à faire évoluer les listes de contrôle.

États-Unis 
: Il existe entre les entreprises américaines et leur gouvernement un partenariat important. Cela ne signifie pas pour autant que celles-ci soient toujours en accord avec les décisions officielles, mais la communication est réelle. Le gouvernement leur demande des conseils sur ce sujet et, inversement, les sociétés contribuent efficacement à la mise en œuvre de notre politique dans ce domaine. Nous sommes souvent les premiers à être informés lorsqu’une compagnie rencontre un problème ou une contradiction dans l’application d’une décision concernant l’exportation de biens et technologies à double usage. Le travail d’équipe est essentiel. 

Suède
 : Selon la perspective nationale suédoise, un bon partenariat est essentiel entre les autorités concernées et les industriels. Nous avons travaillé sur le développement d’un réseau en Suède et nos efforts ont payé. À travers celui-ci, l’information peut passer très rapidement entre les autorités et les sociétés, et inversement. Les listes de produits soumis à contrôle ont des implications non négligeables sur les industriels. Notre service communication organise, par exemple, des séminaires d’information. L’un des avantages d’être un petit pays est que ce réseau interactif est très intime et que des contacts quotidiens sont possibles. Nous incitons également les compagnies indépendantes à venir vers nous pour toutes questions qu’elles pourraient se poser et pas uniquement pour celles concernant les procédures d’obtention de licences d’exportations.

Pensez-vous que l'Arrangement de Wassenaar soit toujours d'actualité dans le contexte international d'aujourd'hui ou dépassé, en référence à son contexte historique qui a changé ? Comment voyez-vous son évolution ?

France : Plus que jamais l’Arrangement de Wassenaar a un rôle à jouer, car le contrôle des exportations montre chaque jour son utilité dans le monde.

Suède
 : Je pense que l’efficacité de l’Arrangement de Wassenaar a beaucoup augmenté, surtout après les évaluations de 2003. Son avenir paraît plus clair que, disons, deux ans auparavant. Une nouvelle atmosphère de coopération constructive est apparue aujourd’hui et je reste optimiste quant à sa capacité à fournir le travail qu’elle aurait dû faire depuis au moins ces sept dernières années. Le programme prévu à la fin des années 90 était très ambitieux et cela a pris du temps pour le mettre en place. Il est vrai que l’Arrangement de Wassenaar a été, dans un certain sens, et pendant longtemps, laissé dans l’ombre de sa propre histoire. Il faut du temps à une structure administrative pour se mettre en place, mais nous pensons que les problèmes ont été traités maintenant, peut être pas complètement, mais nous sommes en tout cas sur la bonne voie. Les évaluations de l’année dernière ont stimulé une coopération qui va au-delà des limites régionales habituelles. Dorénavant, la manière de travailler sera créative et tous les partenaires se sentiront davantage intégrés. Les signes avant-coureurs sont déjà là.

Chaque pays a sa propre politique de contrôle des exportations et 33 pays industrialisés sont participants à l'Arrangement de Wassenaar. Le 1er mai 2004, dix nouveaux pays vont intégrer l'Union européenne et six de ces pays ne participent pas à l'Arrangement de Wassenaar. Du point de vue français, comment voyez-vous cet avenir proche ?

France : L'Union européenne comptera 25 membres à partir du 1er mai 2004. À cette date, les États accédants seront tenus d'appliquer toutes les lois et règlements de l'Union, y compris ceux pris après décisions provenant de régimes de contrôle auxquels certains ne font pas partie. Sur les dix nouveaux venus, seuls six ne font pas partie de Wassenaar (l'Estonnie, la Lettonie, la Lituanie, Chypre, Malte et la Slovénie). La France souhaite vivement que tous puissent être rapidement admis au sein de Wassenaar et rappelle que la procédure interne prévoit une admission au cas par cas, après étude de chaque dossier de demande, et que, comme pour toute décision, le consensus est de mise. Dès que ces formalités seront remplies, il va de soi que ces États seront en mesure de rejoindre les membres actuels.

Pensez-vous que de nouveaux pays devraient rejoindre l’Arrangement de Wassenaar ?

États-Unis : Nous accueillerons avec plaisir de nouveaux États producteurs ou exportateurs d’armes conventionnelles et de biens et technologies à double usage au sein de l’Arrangement de Wassenaar et qui pourraient contribuer, dans le bon sens, à ses objectifs. De telles décisions doivent être étudiées au cas par cas sur la base d’un consensus entre les 33 pays membres. 

Suède
 : L’Arrangement de Wassenaar n’a pas intégré de nouveaux membres depuis sa fondation en 1996. Cela ne doit pas être perçu comme une situation définitive. Ce n’est pas un régime fermé, mais à cause de son histoire et le besoin de mûrir l’organisation de sa structure, aucune autre nation n’a été admise. Après les bons résultats obtenus en 2003, il devrait y avoir de nouvelles étapes dans ce domaine. Les candidatures des pays montrant l’intérêt de rejoindre l’Arrangement de Wassenaar seront examinées au cas par cas et ceci dans le cadre légal déterminé. La Suède a toujours vu positivement l’arrivée de nouveaux États. Garder la porte ouverte à d’autres partenaires est un facteur important pour nos attentes de voir se renforcer les systèmes internationaux de contrôles des exportations.

Pensez-vous que la position de votre pays au sein de l’Arrangement de Wassenaar est égale à celle des autres pays ou plus importante ?

États-Unis : Les États-Unis sont l’un des nombreux pays qui joue un rôle important au sein de l’Arrangement de Wassenaar. Un fait important est à signaler : la règle du consensus permet à chaque membre d’être écouté et de protéger ses intérêts.

Suède
 : L’Arrangement de Wassenaar est une organisation basée sur le consensus entre partenaires égalitaires. La Suède n’est pas l’un des plus grands pays membres et nous ne pouvons pas concurrencer ni économiquement ni militairement avec certains de nos collègues, ce qui revêt cependant une importance mineure. La coopération au sein de l’Arrangement de Wassenaar n’est pas une compétition. À travers ses années d’existence, nous pouvons constater que l’engagement et la participation active des pays sont les facteurs principaux qui font sa force. Les petits pays peuvent aller autant de l’avant que les grands sur des questions essentielles. Tout dépend du travail que chacun y met. Et quand vient le temps des décisions, nos votes sont tous égaux. Trouver un consensus peut prendre du temps, mais quand nous y arrivons, il relève de notre force à tous.

(France : Jacques Maillard, sous-directeur des questions industrielles et des exportations sensibles à la direction des affaires économiques et financières au ministère des Affaires étrangères – États-Unis : le Département d’État – Suède : Anne-Charlotte Wetterwik,
« desk-officer », « Section for Strategic Export Control », ministère des Affaires étrangères)

(* Le tableau présentant les pays membres de ces principaux organismes de contrôle des exportations est remis régulièrement à jour sur notre site Internet
www.faits-et-projets.com)

 

Biens et technologies à double usage : définition

Peuvent être considérés comme « biens et technologies à double usage », « un produit, un logiciel ou une technologie susceptible d'avoir une application militaire aussi bien que civile » (pour en savoir plus, se référer au Journal Officiel des Communautés Européennes du 5/12/2003 portant le règlement 149/2003 du 27 janvier 2003).

 

Le double usage

« Les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre ». Selon Étienne Coffin, sous directeur International à la Direction générale de l’Industrie, des Technologies de l’information et des Postes (D.I.G.I.T.I.P.) du ministère français de l’Industrie, cette citation, attribuée à Lénine (qui, évidemment, la pensait dans un contexte tout autre que celui du double usage et dans une interprétation littérairement abusive), pourrait être relativement illustratrice des préoccupations qui ont conduit à la création des contrôles du double usage.

Qu’en pense le milieu des industriels ?

France

Après les points de vue exprimés dans notre première partie par Dominique Lamoureux (président du Syndicat des industries exportatrices de produits stratégiques) pour la France et par Brinley Salzmann (directeur des exportations de la « Defence Manufacturers Association of Great Britain) pour le Royaume-Uni, nous vous présentons maintenant celui de Jacques Cracosky, directeur adjoint chargé des relations internationales à la Fédération des Industries mécaniques.

En quoi la Fédération des Industries mécaniques est-elle directement concernée par l’utilisation de « biens et technologies à double usage »  ? Quel est votre rôle ?

Le rôle d'une organisation professionnelle, par rapport à une réglementation comme celle sur les biens à double usage est :

- d'informer les entreprises sur leurs obligations,

- d'intercéder auprès des organismes compétents lorsque les industriels nous signalent des dysfonctionnements, des distorsions de concurrence ou des difficultés, liées à l'application de la réglementation.

Pensez-vous que les industries françaises soient assez impliquées ou consultées lors de l’élaboration des listes de contrôle des biens et technologies considérés à double usage ?

Sur le fond, que les industriels ne soient pas partie prenante dans la définition, par les États, de ce qu'ils considèrent comme biens susceptibles de présenter un danger pour leur sécurité, s'ils devaient être mis en circulation sans contrôle, cela ne nous paraît pas choquant. Nous nous devons d'intervenir lorsque nous constatons soit que le système ne fonctionne pas de façon égale pour tous, où lorsque son application, telle que vue du côté français, nous paraît présenter des difficultés particulières.

Que pensez-vous de l’utilité de l’Arrangement de Wassenaar et des autres organismes aux fonctions similaires ? Pensez-vous que de tels organismes existent pour des raisons politiques, géopolitiques, économiques ou/et pour assurer la sécurité mondiale ?

La raison profonde de l'Arrangement de Wassenaar est sans conteste géopolitique. C'est également l’un des moyens que peut (et certainement doit) se donner la communauté internationale pour assurer sa sécurité. Maintenant, qu'il soit le lieu de dérives et d'affrontements moins avouables pour imposer aux partenaires des règles que l'on ne respectera pas soi-même, c'est à l'ensemble des acteurs économiques qu'il appartient, comme pour toute autre réglementation et dans toutes autres enceintes, de faire en sorte que soient défendus leurs intérêts.

Si vous aviez un conseil à donner à des entreprises et sur les risques qu’elles encourent en cas de non-respect des démarches pour les licences d’exportations, que diriez-vous ?

Je ne formulerai pas la question de cette façon. Nous n'avons pas à commenter les risques encourus. Ils existent, point. En revanche, dans un contexte international plus tendu depuis plus d’un an et demi, il est évident que les administrations nationales, et françaises en particulier, se montrent plus attentives au respect de ces règles. D'où les mauvaises surprises rencontrées par certains industriels, que nous informons pourtant régulièrement de leurs obligations. En conclusion, vous le voyez, nous considérons des sujets de cette nature comme trop sérieux pour nous poser en « contestataires » de la réglementation, quels que soient les problèmes d'application qu'ils posent et qui, eux, peuvent éventuellement susciter des demandes d'aménagement.

Avis aux entreprises !

En décembre 2003, l’assemblée plénière annuelle réunissant les 33 pays membres de l’Arrangement de Wassenaar a décidé de publier, sur le site officiel  www.wassenaar.org, une liste, non-exhaustive et en anglais, de questions que certaines sociétés concernées par des licences d’exportations de produits sensibles pourraient être amenées à se poser vis-à-vis de leurs

 

Sur Internet

France
• www.industrie.gouv.fr/pratique/bdousage/index.htm (Ministère de l’Industrie)
• www.ssi.gouv.fr/fr/reglementation/index.html#crypto
(biens relevant de la cryptographie)
• www.douane.gouv.fr/finc.asp?page=entreprise/bdu.htm&cusnum=899
(Direction générale des douanes et des droits indirects)
• www.defense.gouv.fr/actualites/dossier/d163/index.htm (rapport annuel du Parlement sur les exportations d’armement de la France)
• www.douane.gouv.fr/dab/html/03-077.html (Douanes françaises)

 

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