Le Soudan, « le pays des Noirs »



Carte d’identité
. Nom officiel : République du Soudan
. Superficie : 2 627 000 km2
. Frontières : Égypte, Kenya, Éthiopie, Ouganda, Centrafique, Tchad, Libye, République démocratique du Congo, Érythrée et la mer Rouge (870 km de côtes)
. Point culminant : le mont Kymeti (3 187 m)
. Climat : tropical continental chaud
. Population : quelque 36 millions d’habitants (2001)
. Densité : 11 hab./km2
. Taux d’urbanisation : 31 %
. Taux d’accroissement de la population : 2,79 % par an (2001)
. Capitale : Khartoum
. Principales villes : Le Grand Khartoum (incluant Khartoum, Khartoum-Nord et Omdurman), Wad Medani, Port Soudan, El Obeid et Kassala
. Langue officielle : l’arabe
. Religions : islam - 85 %, chrétienté – 5 %, animisme – 10 %
. Monnaie : le dinar soudanais
. Ressources : pétrole, ciment, or, chrome, cuivre, fer, plomb, zinc, diamants, uranium, coton, sésame, arachide, gomme arabique, sucre
. Système politique : présidentiel (le président actuel est Omar Hassan Ahmed Al-Bachir)
. Système administratif : il existe actuellement 26 États fédérés au Soudan possédant chacun son gouvernement, son gouverneur et son conseil législatif. L’Assemblée nationale, composée de 400 membres élus au suffrage universel, constitue l’organe législatif
. Fête de l’indépendance : 1er janvier (1956)

Le Soudan sur Internet
. www.ambassade-du-soudan.org (ambassade du Soudan en France)
. www.ambafrance-sd.org (ambassade de France au Soudan)
. www.vigilsd.org
. www.eglisesoudan.org

Contacts
En France
. Ambassade de la République du Soudan
56 avenue Montaigne 75008 Paris
T : 01 42 25 55 71 – F : 01 45 63 66 73
. Sudan Airways
11 rue Lincoln 75008 Paris
T : 01 53 83 73 73 – F : 01 45 62 05 42

Le rôle des confréries musulmanes au Soudan
Par Christian Lochon


Historique
De par sa situation géographique, le Soudan, au cours des siècles, a accueilli un certain nombre de rites religieux apportés par ses voisins.
De l’Egypte, après les traditions pharaoniques qui seront peu à peu adaptées à la civilisation méroïtique, viendront des influences chrétiennes (monachisme nubien), puis plus tard islamiques.
Le christianisme soudanais, au VIème siècle, aura plus de relations avec l’Église byzantine de Constantinople qu’avec l’Église copte d’Alexandrie (missionnaires envoyés par l’impératrice Théodora).
Si, plus tard, la Nubie sera rapidement islamisée à partir de l’Égypte, le Moyen Soudan (Royaume Funj) le deviendra par des apports venant de l’Arabie au XVème siècle. Puis, après une nouvelle conquête de l’Égypte (1821 jusqu’en 1885), le Soudan, avec le Mahdi Mohammed Ahmed et son successeur le khalife Abdullahi développeront un islam national (1885-1898).
Le Condominium Anglo-Égyptien (1899-1955) facilitera la christianisation du Sud Soudan où les populations nilotiques (Chillouk, Nuer, Dinka) conserveront quand même une mythologie originale et une civilisation spécifique, s’appuyant sur une économie d’élevage de bovins.
Quant à l’islam soudanais d’aujourd’hui, il est étroitement lié aux confréries, dont les fondateurs, ayant la plupart du temps résidé et étudié à la Mecque, sont souvent venus du Maghreb et du Machreq (Proche et Moyen Orients).
Comme on le sait, le Soudan est un pays multiracial. Au recensement de 1956, 39 % des Soudanais se disaient Arabes et 51 % déclaraient utiliser l’arabe en famille. Le Nord (trois quarts du territoire) est essentiellement musulman (81 %) avec des minorités chrétiennes (9 %) et des fidèles de religions africaines (10 %), tandis que le Sud a 16 % de musulmans, 44 % de chrétiens et 40 % de fidèles de religions africaines qui ont de plus en plus rapidement tendance à se convertir au christianisme et à l’islam, même s’ils conservent, bien sûr, dans leurs coutumes et leurs célébrations des constantes traditionnelles.
L’islam avait pénétré dans le Nord du Soudan sous deux formes principales ; soit par le passage de nombreux pèlerins se rendant en pèlerinage à la Mecque et traversant le pays d’Ouest en Est, soit parce que les familles des fondateurs des délégués de confréries s’enrichiront au cours des siècles par le système des dons en nature, en argent ou en propriétés jusqu’à devenir de riches latifundiaires, intervenant dans les domaines économique (fondation de marchés locaux, de villages) ou politique, en échange de leur « baraka » (protection surnaturelle), de la fondation d’écoles, de « khalwas » (institutions confrériques fonctionnant comme des couvents) et qui pouvaient servir à héberger, nourrir et soigner les nécessiteux.


                                      

 

Alternance des gouvernements civils et militaires demis l'indépendance

 

 

           1956 - 1958

 

 Conseil de Souveraineté (cinq membres)

 

 

          1958 - 1964

 

 Coup d'État du général Abboud

 

 

          1964 - 1969

 

 Gouvernement civil

 

 

          1969 - 1985

 

 Général Nimeyri

 

 

          1985 - 1986

 

 Gouvernement provisoire militaro-civil

 

 

          1986 - 1989

 

 Gouvernement civil

 

 

          1989

 

 Coup d'État du général Omar Bachir


L’alternance de gouvernements civils et militaires n’empêchera pas que les confréries continueront à jouer un rôle non négligeable auprès de la population et souvent auprès des responsables politiques, même si depuis 1989, l’alliance tactique entre militaires et Frères musulmans a pu diminuer leur influence.

Les différentes confréries


Comme la plupart des pays africains, le Soudan est soumis à l’influence tribale. Ce qui fit la réussite des confréries successives a été qu’elles se souchèrent sur des tribus particulières, et à partir de ces regroupements locaux étendirent leur réseau à travers les autres parties du territoire. Comme l’a remarqué l’ethnologue Evans Pritchard (1) : « Les Sanoussis ont maintenu leur organisation intacte en établissant leurs khalwas (couvents) au sein de la structure tribale ». Il en fut de même au Soudan où la confrérie s’établissant dans une tribu particulière, créée autour d’un tombeau de cheikh ou un couvent, devenant avec ses dépendances un village avec son jour de marché et ses commerçants qui fixent la population.
Examinons le cas des confréries strictement soudanaises, bien que, la plupart du temps, elles aient comme origine une confrérie d’un pays voisin ou de statut transnational.
Ainsi des Majdhubiyya, fondés par le cheikh Hamad Ibn Al Majdhub (1693-1776), lui-même initié chez les Chaziliyya et les Qadiriyya et qui jouèrent un rôle politique important sous les souverains Funj (XVIème-XVIIème siècles). C’est dans la région d’El-Damar, Berber, Chendi, qu’ils se développèrent, constituant au XIXème siècle une force d’appoint importante pour les Mahdistes, car ils avaient été opposés à l’occupation égyptienne (1821-1885).
Au XIXème siècle, les Tayyibiyya avec le cheikh Ahmed Al Tayeb Al Bachir (mort en 1824), initié chez les Sammaniyya et les Arakiyya du cheikh Dafallah Al Araki, à Teyba, dans la province de Jezirah, participèrent également au mouvement national soudanais.
Au niveau du Soudan tout entier, c’est la Khatmiyya qui a joué le rôle le plus important en ce qui concerne la réussite sur les plans de la popularité, de la richesse des dirigeants et de leur participation à la vie politique de cet État avant l’accession à l’indépendance et après.
La création de la Khatmiyya cya, trois brillants élèves vont créer des confréries appelées à jouer un rôle important en Afrique de l’Est et au Maghreb. Il s’agit de Mohamm
ommence à La Mecque lorsqu’à la fin du XVIIIème siècle, le cheikh marocain Ahmed Ibn Idris Al Fassi (1760-1837) a un grand succès d’estime pour son enseignement de la part de plusieurs futurs fondateurs de confréries. Tandis que ses fils prolongeront son action dans la confrérie Idrissiyed Ibn Ali Al Sanussi, qui se rendra en Cyrénaïque où l’un de ses descendants deviendra roi de Libye, Ibrahim Al Rachid, qui fondera en Somalie la Rachidiyya qui encadrera la résistance à la pénétration anglaise au Somaliland avec le « Mad Mollah », comme le surnommeront les Britanniques et de Mohammed Osman Mirghani (1793-1853), dont le patronyme, signifiant « homme saint et riche » est d’origine d’Asie centrale, verra son fils fonder la Khatmiyya au Soudan.
Sans doute d’inspiration Naqchbandiyya, mais aussi Qadiriyya, la doctrine Khatmiyya, encourageant l’extase obtenue par la musique et les exercices spirituels, adoptera en partie le contenu du manuel de Mohammed Ibn Ali Al Sanussi (d’où leur brouille future) qui repose à la fois sur le légalisme et le mysticisme.
(1) « The Sands of Cyrenaica », d’Evans Pritchard (Oxford, 1949)

 

   

Concepts  de  la  Khatmiyya

 

 

     Légalisme (sanoussi)

 

     Mysticisme (qadiri)

 

 

  CHARIA  (racine)

 

  TARIQA  (branche)

 

  HAQIQA  (fruit)

 

  CHARIA (liaison Hommes-Anges)

 

  TARIQA (gnose)

 

  HAQIQA (fusion dans le divin)

 

 

 

Mohammed Osman Al Mirghani aura eu des visions du Prophète qu’il rappellera dans un recueil appelé « moulid » et composé en rimes en « mim » et « ha » que les adeptes récitent. Envoyé par Ahmed Ibn Idris au Soudan pour y ouvrir une confrérie, il atteint Sennar, capitale de l’État Funj, épouse une Nubienne qui lui donne un fils Al-Hassan Al Mirghani qui va rester au Soudan, alors que son père rentrera en Arabie ; c’est lui qui va développer la Khatmiyya. Bien accueillie par les tribus Swar Al Dahab de Dongola, les Abou Sinn et les Choukriyya, la confrérie va être extrêmement populaire auprès des populations nomades du Soudan Oriental, les Bija, les Hadendawa, les Beni Amer, jusqu’en Erythrée, dont le futur drapeau national est celui de la confrérie. Persécutés par les Mahdistes, les Khatmiyya, de 1880 à 1898, se réfugieront à Suakin et en Égypte, où ils essaimeront. Ainsi, en 1883, Mohammed Osman II, ami de Gordon, prêchera contre le « faux Mahdi ». La Khatmiyya jouera un rôle important dans le rapprochement avec l’Égypte et adoptera le principe de l’unité de la Vallée du Nil ; en ce sens, elle sera soutenue par le gouvernement britannique qui anoblira Ali Al Mirghani en 1916. Sur le plan de la politique internationale, la Khatmiyya demeurera très ouverte sur l’extérieur, étant donné qu’elle fonctionnera comme une confrérie internationalisée ; de ce point de vue, le Mahdisme, étroitement lié à l’histoire intérieure du Soudan, sera vu avec méfiance et parfois comme un mouvement hétérodoxe par les autres pays musulmans. Les sources de la confrérie donnent une évaluation régionale en pourcentage de ses adhérents qui peut constituer une indication de son influence.

 

Implantation des Khatmiyya au Soudan

(sources khatmiyya) auprès des populations musulmanes

 

 

      Nord-Soudan

 

      Est-Soudan

 

      Jezirah

 

      Nil  Blanc

 

      Khartoum

 

      Kordofan

 

      Darfour

 

      Sud-Soudan

 

          90 %

 

          95 %

 

          60 %

 

          65 %

 

          65 %

 

          45 %

 

          30 %

 

          55 %

 

 

Deux confréries se sont détachées du rameau khatmiyya, les Idrissiyya, réminiscence de la confrérie du maître de Mohammed Osman Al Mirghani dans la région de Dongola, et les Ismailiyya, fondés à Bara (Kordofan) par Ismaïl Ibn Abdallah, étudiant de Mohammed Osman et qui seront persécutés à l’époque madhiste.
Une autre confrérie, les Hindiyya, rameau des Sammaniyya (voir plus loin), va se développer en Jézirah et même créer un petit parti « le Parti national » de peu d’influence. Allié aux Mahdistes et au Parti Umma (voir plus loin), leur dirigeant, le chérif Yussef Al Hindi (mort en 1992) aura été ministre comme son fils Zein-Al-Abidin qui se ralliera en 1997 au gouvernement du général Omar Bachir.
Enfin, plus spectaculaire que d’autres, car lieu de ralliement des touristes et des résidents étrangers le vendredi après-midi, à Omdurman, la petite confrérie Hamed Al Nil, très récente, est l’une des plus connues, sinon des plus respectées. « L’Orient » de Beyrouth avait ainsi décrit leur cérémonie dans son numéro du 19 janvier 1981 sous le titre « À Omdurman, des confréries similaires à la franc-maçonnerie ». Au son des tambours et des cymbales, ils forment un cercle autour du mât au pied duquel ils ont déposé leurs chaussures. Au centre : les derviches. Jeunes ou vieux, tous portent une sorte de robe en patchwork, ensemble de pièces d’étoffe multicolores où domine toujours le vert. Sur leur tête, les coiffes les plus disparates : calotte recouverte de pièces de monnaie, haut bonnet pointu en feutre, ou encore calot en peau de léopard.
L’un des plus jeunes, tête nue, semble entrer en transe. Une barbe de jais mange son visage. Ses yeux bleus délavés se révulsent. Il se fouette vigoureusement le dos et tout son corps, pris dans une longue robe serrée à la taille, vibre sous les coups. Il tournoie sur place et, décrivant des cercles de plus en plus rapprochés, disparaît dans la poussière.
En ce qui concerne les confréries internationales panislamiques, elles semblent avoir pénétré au Soudan avant le XVIIIème siècle.
Fondée à Tlemcen par le cheikh Tajeddine Al Chazli ou Boumediane (1126-1197), la confrérie Chazliyya fut introduite au Soudan au XVème siècle sans doute par des pèlerins venant en pèlerinage du Maroc.
La Qadiriyya que fonda le cheikh Abdelqader Al Djilani à Bagdad au XIIème siècle fut introduite au XVIIème dans le royaume de Sennar par un Persan, Tajeddine Al Bahari. La Qadiriyya est en amont des confréries Sammaniyya et Tijaniyya. Évoquant cet aspect, l’historien soudanais Ali Taha Mohammed Ali a écrit : « Tout se trouve dans la Qadiriyya ». En novembre 1995, recevant les dignitaires de la confrérie de la province de Guezirah, le président Omar Bachir ne manqua pas de rappeler le rôle joué par cette confrérie dans la diffusion de l’islam au Soudan.
C’est vers 1800 que la confrérie Sammaniyya pénétra au Soudan par les soins d’un disciple du cheikh fondateur (en Égypte) Mohammed Ibrahim Al-Sammani (1718-1775), nommé Ahmed Al Tayyeb Al Bachir. Le futur Mahdi sera initié à la Sammaniyya, mais en démissionnera, reprochant à son cheikh d’avoir organisé une cérémonie trop fastueuse pour le mariage de son fils. Le président de l’Université islamique d’Omdurman, le cheikh Qaribullah, docteur en philosophie dans les années 1980, était et est resté le Supérieur de la Confrérie.
La Tijaniyya, d’origine algérienne, fondée par le cheikh Aboul Abbas Al Tijani (né à Aïn Madi en 1737) dans la ville de Tlemcen, fut également introduite au Soudan par des pèlerins maghrébins. C’est dans le Darfour que ses adeptes sont les plus nombreux et le Sultan Ali Dinar s’y affilia en 1917 lorsqu’il tenait à préserver une semi-indépendance vis-à-vis des Anglais.
Deux confréries égyptiennes s’installèrent au Soudan au XXème siècle, les Ahmediyya dans la région de Dongola et les Bourhaniyya dans le Nord du Soudan.
Enfin, nous avons déjà évoqué la confrérie Sanoussiyya installée en Libye dans la région du Jebel Akhdar autour de Beïda. Libye et Soudan ayant une frontière commune, mais dans une région où les communications terrestres sont difficiles du fait du manque de routes, des contacts s’établirent quand même auprès des Soudanais. Une « tariqa » (branche) sera ouverte à Dongola, mais, plus tard, le Sultan Ali Dinar la prohibera du Soudan. Les Mirghaniyya sont également opposés à leur installation.
Néanmoins, des relations interconfrériques ont été établies de tout temps, soit que les cadres aient été formés dans les mêmes écoles ou auprès des mêmes grands maîtres spirituels, soit lors des cérémonies de « zikr » (voir plus loin), soit lors du festival annuel de mariage établi par le mouvement des Ansars (mahdistes) qui demanda aux autres cheikhs de confréries leur participation afin d’abaisser le coût des mariages traditionnels pour les familles pauvres. Pouçentage des confréries dans chaque région
(document inédit du cheikh Al Jazouli des Khatmiyya communiqué le 25-02-1984)

 

Pouçentage des confréries dans chaque région

  (document inédit du cheikh Al Jazouli des Khatmiyya communiqué le 25-02-1984)

 

 

   DARFOUR

 

        TIJANIYYA                                 50 %

        KHATMIYYA                              30 %

        SANOUSSIYYA                           20 %

 

   KHARTOUM

 

        KHATMIYYA                              65 %

        AHMEDIYYA               }                

        IDRISSIYYA                 }

        ISMAILIYYA                }              35 %

        SAMMANIYYA            }

        TIJANIYYA                   }

 

   NIL BLANC

 

       KHATMIYYA                               65 %

       QADIRIY                         }

       SAMMANIYYA              }            25 %

        AHMEDIYYA                              10 %

        TIJANIYYA                                  50 %

 

   SOUDAN

     NORD

   DE KHARTOUM

 

        KHATMIMYYA                           90 %

        AHMEDIYYA                   }

         IDRISSIYYA                   }      10 %

        QADIRIYYA                    }         

        TIJANIYYA                      }

 

      EST

   SOUDAN

 

        KHATMIYYA                               95 %

        AHMEDIYYA                   }

        IDRISSIYYA                     }          5 %

         MADJUBIYYA                }

 

   JEZIRAH

 

        KHATMIYYA                               60 %

        QADIRIYYA                                 25 %

        SAMMANIYYA                            10 %

        TAYYIBIYYA et autres                 5 %

 

   KORDOFAN

 

        KHATMIYYA                               45 %

        QADIRIYYA                                 25 %

        TIJANIYYA                                   15 %

        ISMAILIYYA                                10 %

        SAMMANIYYA                              5 %       


Ces estimations d’un haut dignitaire de la confrérie Khatmiyya ne sont certes pas exhaustives. Mais comptabilisant uniquement les Soudanais membres d’une confrérie, elles permettent de voir l’implantation des différentes et principales confréries et leur situation les unes par rapport aux autres. Il convient de ne pas oublier les partisans du Mahdi et de ses descendants actuels dont le nombre est loin d’être négligeable et que l’on trouve tout au long du Nil Blanc, particulièrement près de Kosti, dans leur sanctuaire de l’île d’Aba. Ils sont bien sûr représentatifs dans les grandes villes du pays où ils obtiennent parfois les suffrages de membres de confréries.
Au fil des ans et malgré l’interdiction de l’appartenance à toute confrérie décrétée par le Mahdi lui-même (voir plus haut), le mouvement Mahdiyya prit l’allure d’une nouvelle confrérie. La vénération pour la famille du Mahdi qui conduisit un grand nombre de métayers à travailler gratuitement sur les propriétés rurales de plus en plus étendues des nombreux descendants du Mahdi les transforma en adeptes d’une « Tariqa », et en « Mourides » ou apprentis-disciples accomplissant des tâches les plus serviles uniquement pour obtenir la « baraka » (bénédiction des fondateurs de confréries). Ce qui montre bien combien est puissant l’esprit confrérique au Soudan, même parmi les Soudanais qui n’en sont pas membres.

Fonctionnement des confréries

Institution hiérarchisée
Parlant généralement du devoir d’obéissance imposé dans les confréries, le sociologue maghrébin du XVème siècle Ibn Khaldoun écrivait : « Le disciple doit être entre les mains du cheikh comme le mort entre les mains du laveur ou l’aveugle qui avance sur le bord de l’océan entre les mains de son guide ». La même hiérarchie se reproduit d’une confrérie à l’autre à travers l’ensemble du Soudan, comme l’indique ce tableau :

 

AL CHEIKH AL KABIR

¯

AL KHALIFA

¯

AL MULAZAMIN  (les proches)

¯

CHEIKH REGIONAL ou « SIJADA »

¯

MOQADDAM

¯

MANDOUB  (délégué dans chaque village)

¯

SALIKIN  (disciples initiés)

¯

FUQARA  (disciples apprentis) ou MOURIDES

 

 

 

Les disciples sont rassemblés dans des « khalwa », bâtiments proches de la résidence du cheikh, qui est à la fois séminaire de formation et internat. Leurs épouses habitent dans le village proche. À la fois étudiants et serfs, ils cultivent les champs de la confrérie, entretiennent les bâtiments et peuvent servir de domestiques au cheikh et à sa famille. En échange, ils reçoivent une formation spirituelle et académique et bénéficient de la présence sanctifiante du cheikh (« al karama »). Ils accueillent également les nombreux visiteurs venus apporter des cadeaux dans l’espoir d’être guéris ou de recouvrer une terre, voire d’obtenir la main de l’être cher, en tout cas de recouvrer un repos moral. Il existe un rituel de visite (« adab al ziara ») que les Mourides doivent parfaitement accomplir et faire accomplir à la satisfaction de tous.

Le rituel
Des exercices spirituels quotidiens permettent aux disciples de revivre à travers leur propre expérience et jusqu’au degré qu’il leur est permis d’atteindre, le voyage initiatique du Prophète à travers les Sept Cieux, tel qu’il est rappelé sibylliquement dans le Coran, mais qui a fait l’objet, au cours des âges, de nombreux commentaires. L’apprentissage utilise la technique du « zikr » ou anamnèse qui consiste dans la répétition de la phrase « il n’y a de Dieu que Dieu » ainsi que des danses codifiées depuis le XIème siècle accompagnées de musique (sauf chez les Sanoussiyya). Habillés en blanc et portant une écharpe verte ou le vêtement multicolore en patchwork (« mouraqaa »), les disciples (le jeudi soir et le vendredi après-midi en public) s’animent, tournant sur eux-mêmes, ou accompagnent, assis, leur répétition du nom de Dieu avec des gestes de tout le corps. Ce qui fait la supériorité du cheikh c’est qu’il est capable de ramener le calme chez ses disciples auxquels la transe ferait perdre tout contrôle. De même, le cheikh est en mesure de neutraliser par la force de sa pensée des spectateurs hostiles qui lanceraient des attaques mentales secrètes par jalousie. Ces techniques s’apprennent par le contrôle de la respiration que les confréries indiennes empruntèrent aux yoguis et firent passer par l’Asie centrale vers le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Est.
Le tapis de prière du cheikh joue un rôle important ; constamment placé devant la niche du mihrab (orientation de la prière vers La Mecque), ce « sajada » inspire les disciples venus se recueillir dans l’oratoire. C’est pourquoi au Soudan (cf. tableau ci-dessus) le cheikh délégué prend le nom de « sijada » (celui qui utilise l’emplacement du tapis).
Arriver à la perte de son individualité pour se voir se dissoudre dans le « tawhid », l’Unité de Dieu, est le but recherché que les disciples exécutent donc sous l’œil vigilant de leur maître. C’est un exercice dangereux qui requiert de la part du cheikh des qualités exceptionnelles de meneur d’hommes et une connaissance profonde de la psychologie et des mentalités.

Rôle religieux et social
Les lieux islamisés par les confréries et que l’on va visiter au moment des naissances des enfants, de leur circoncision, pour obtenir la guérison ou participer au « moulid » (anniversaire de la naissance du cheikh fondateur) entretiennent dans la population soudanaise
un fort courant de sympathie pour et d’adhésion à la religion musulmane. Les cheikhs, souvent héréditaires, proches des habitants ou des visiteurs venus souvent de loin, lorsqu’ils appartiennent à la même confrérie, constituent cet islam de proximité, convivial par les festivités annuelles et si utile au rapprochement des classes sociales, des ethnies diverses, des générations différentes dans un pays immense comme le Soudan. Les contributions financières permettent d’assurer des célébrations de plus en plus fastueuses dans des locaux plus vastes et plus conformes à l’accueil de grandes foules.
Les confréries développent ainsi une forme de fraternité religieuse basée sur le respect du prochain (au Soudan, on se baise mutuellement les mains en signe d’égalité ou on se tape sur l’épaule comme signe de reconnaissance réciproque) ; cette organisation est adaptée aux formes de vie urbaine et paysanne. Les fidèles qui ont participé au « zikr » développent une confiance les uns dans les autres permettant le règlement à l’amiable des problèmes quotidiens. De plus, les confréries jouent un rôle essentiel de rapprochements intra-tribaux, voire familiaux ; le père emmène son fils au zikr ; il y apprend les contacts fraternels, en même temps que l’écoute de la lecture du manuel (« rateb ») de la confrérie le place dans la voie de l’apprentissage de la connaissance.
C’est autour d’un tombeau de cheikh que se crée un village, un emplacement de marché hebdomadaire, puis de foire plus conséquente, comme nous l’avons vu plus haut.
Plus tard, lors de l’introduction des banques islamiques au Soudan, les cadres des confréries auront des postes de direction car le secteur bancaire islamique est établi en liaison avec les confréries et leurs revenus. Le frère cadet du cheikh suprême des Khatmiyya, Mohammed Osman Mirghani, cheikh Ahmed Mirghani, qui deviendra par la suite président du Conseil de l’État, dirigera la Banque islamique Fayssal à Khartoum.
Quant au rôle éducatif des Confréries, il a toujours existé. La création de petites madrasas coraniques, puis des premières écoles villageoises, puis l’encouragement par des bourses offertes aux plus méritants de se rendre à l’internat des collèges ou lycées de la ville la plus proche, fut le fait des confréries dans les années précédant l’indépendance (1956) et l’immédiate post-indépendance. C’est ainsi qu’une partie des futurs politiciens, cadres de l’administration, voire ingénieurs ou médecins, bénéficia de bourses pour se rendre en Égypte ou en Europe pour y accomplir des études supérieures. On comprend mieux que le personnel politique soudanais fondera des partis confessionnels liés aux confréries en contrepartie des avantages reçus au moment de leur formation académique.
Si le père, comme on l’a vu, conduit son fils dans la « tariqa » qu’il fréquente, la mère l’emmènera dans un milieu exclusivement féminin, du moins dans sa petite enfance et qui est le « zar ».
Le zar est d’origine éthiopienne, mais répandue en Afrique de l’Est, de la Somalie à l’Égypte. Préislamiques, ces cérémonies ont été islamisées, faisant appel à de grands cheikhs de l’islam, alors qu’il ne s’agit que de magie blanche. Ce sont des « cheikha », en général veuves, âgées, masculinisées, imposantes, qui organisent ces « zar » pour guérir une femme qui se croit persécutée par les djinns. « Zar », signifie d’ailleurs « l’esprit qui possède la femme » et la cérémonie de délivrance. Plus pratiquée à l’Est du Soudan qu’à l’Ouest, cette coutume coûte très cher, car la cheikha se déplace avec des assistants, musiciens, danseurs, boucher (pour le sacrifice des animaux). D’aspect confrérique, car le nom du cheikh auquel on se réfère est inscrit sur les tambours utilisés, la cérémonie se déroule avec des processions (« zaffa »), puis des danses de plus en plus violentes de la part des femmes qui assistent la cheikha ou de celles du public ; seule la femme malade ne danse pas. De nombreux tabous sont transgressés : les femmes fument (on en a vu dans les classes sociales élevées qui buvaient de l’alcool importé) et s’habillent parfois en homme. L’encens est répandu partout et contribue à créer une atmosphère magique. Au cours du « zar », un djinn peut s’incarner dans une femme ou dans la cheikha ; il exige des cadeaux afin de guérir la malade. Les transes sont souvent à caractère nettement sexuel ; il semble que ce soit une occasion pour ces femmes de libérer leurs fantasmes dans cet espace provisoirement délimité (maison familiale que les hommes ont quittée pendant toute la cérémonie ou maison de cheikha). Naturellement, les autorités religieuses ont vu d’un mauvais œil le déroulement de ces cérémonies teintées de paganisme et ont essayé de les interdire depuis l’établissement d’un gouvernement à dominante islamiste.
Un documentaire avait été réalisé en 1981 par le metteur en scène soudanais Ali Abdelgayoum avec le soutien de l’Audecam et du ministère français des Affaires étrangères. Pour la première fois, on filmait cette cérémonie du « zar » dans une maison particulière de Khartoum ; une Soudanaise de classe aisée avait invité chez elle une cheikha et sa troupe, et, au cours de trois séances successives où intervenaient des « cheikhs » de trois origines, l’Irakien Abdelqader Al Jilani, un Éthiopien appelé « Habachi » (« éthiopien » en arabe) et un Européen, appelé simplement « khawaja » (« le Monsieur blanc »), la cheikha essayait de guérir cette dame, semble-t-il, dépressive. On y devinait la valeur conviviale de la cérémonie alliant souffrance (lors des crises de possession) et joie de se trouver ensemble dans un monde clos qui avait peu évolué depuis des siècles. La religion en tout cas n’y apparaît que sous forme de superstitions. Le philosophe Jean Grenier (professeur d’Albert Camus) décrivit lors de son séjour en Égypte une cérémonie équivalente de « zar », publiée en 1962 (« Lettres d’Egypte 1950 », Gallimard, pages 74 à 82).

Entrisme politique
La Grande-Bretagne a toujours adopté, dans sa politique coloniale, une coopération avec les notables locaux ; au Soudan, où il n’y avait plus de monarque, ce sont les chefs religieux, responsables de confréries qui jouèrent ce rôle, et d’abord Ali Al Mirghani, cheikh suprême des Khatmiyya qui avait dû s’exiler en Égypte puisqu’il s’était opposé au régime mahdiste. À partir de 1898, revenu au Soudan, il se vit attribuer des domaines ruraux importants et fut même anobli en 1916. Son ennemi politique, cheikh Abderrahmane Al Mahdi, fils posthume du Mahdi, joua à son tour la carte anglaise et reçut aussi d’immenses propriétés.
Ce sont les étudiants khatmiyya ayant bénéficié de bourses d’études (cf. plus haut), qui, au retour, créeront le premier parti politique, les Unionistes ou Ashigga (en soudanais, les « Frères ») avec celui qui allait devenir un Premier ministre populaire, Ismaïl Al Azhari. Les Mahdistes firent de même en créant le parti de l’Oumma ou « Nation Musulmane », au point que ce bipartisme domina jusqu’en 1969 la vie politique nationale. Si bien que le parti de l’Union démocratique créé en 1956 dans le cadre des Khatmiyya fit du cheikh suprême de la confrérie un président civil d’un parti plus laïque que religieux.
Même les communistes, formés par des Anglais dans le cadre de l’important syndicat des chemins de fer, ne renièrent pas leur appartenance tribale, confessionnelle et même confrérique.
À la fin du régime du général Nimeyri qui avait interdit tous les partis politiques (1968-1985) pour n’en laisser qu’un seul, à la manière nassérienne, les Frères musulmans, autour de l’universitaire Hassan Tourabi (formé à Londres et à Paris) et regroupés dans le Front national islamique, s’efforcèrent de combattre les confréries en commençant par l’Université où ils gagnèrent les élections de l’Union des étudiants de l’Université de Khartoum). Aux dernières élections menées dans la transparence en avril 1986, le parti Oumma (Mahdistes) obtint 99 sièges de députés, le PUD (khatmiyya) 63 et le FNI, 51. Ce qui montrait que l’on sortait de l’opposition binaire et biconfessionnelle pour entrer dans un combat politique à trois, où les deux premiers partis traditionnels avaient intérêt à s’entendre pour continuer à gouverner contre les islamistes. Les autres partis régionalistes n’obtiennent qu’une trentaine de sièges. Le coup d’État du général Bachir en 1989 reportera à plus tard ce combat des trois partis nationaux musulmans. Il n’empêche que l’Alliance nationale démocratique, ou Rassemblement de l’opposition à l’étranger, devait être constitué d’un Conseil de cinq membres présidé par le cheikh suprême des Khatmiyya, Mohammed Osman Mirghani, tandis que le secrétariat général était confié à Mobarak Al Fadl, du parti Oumma.
Or, après que les membres des confréries aient été tenus à l’écart de la vie politique par le régime du général Omar Bachir et son allié frère musulman Hassan Tourabi de 1989 jusqu’au milieu des années 90, un revirement se fit au profit des confréries auxquelles les électeurs étaient tellement attachés. Le Dr. Hassan Tourabi lui-même se rappela qu’il appartenait à une famille confrérique remontant au XVIIIème siècle ; il le laissa mentionner par ses conseillers, puis en réadopta le statut de descendant de cheikh confrérique qui le faisait rentrer dans le cercle restreint et toujours estimé des cheikhs de confréries, grandes ou petites. C’est que la possibilité de donner une baraka (bénédiction) sanctifiée par de saints ancêtres n’est pas négligeable lorsqu’on recourt au Soudan au suffrage universel. Depuis, le Dr. Tourabi s’est fâché avec le président Omar Bachir qui l’a placé en résidence surveillée. Néanmoins, un revirement politique pourrait faire oublier l’impopularité acquise du leader des Frères musulmans en lui réaccordant un statut uniquement confrérique.
Cette participation des chefs de confréries au combat politique au Soudan est une arme à double tranchant ; ils jouissent certes d’une popularité garantie auprès de leurs fidèles, qui voteront pour eux lorsqu’ils se présenteront aux élections, mais leur engagement politique risque de leur faire perdre la principale raison pour laquelle on les admire, on les respecte, on les protège ; ils sont en mesure, en vertu de leur ascendance, de leur disponibilité, de leur prestige, de représenter aux yeux de leurs concitoyens cet aspect de l’islam de proximité, attentif aux besoins des fidèles et des affiliés, qu’est l’islam confrérique, tourné vers la pastorale, le caritatif et l’enseignement. Comme en Iran, l’entrisme des religieux dans la sphère politique est de moins en moins admis ; dans un pays polyculturel et polyconfessionnel comme le Soudan, les hommes politiques peuvent, comme tout citoyen, appartenir à une confrérie, mais ils ne peuvent plus la diriger.