© Delphine Evmoon

Jovan Divjak : un homme, une ville

Jovan Divjak, retraité depuis 1997, mais débordant d’énergie et dévoué à son ONG « Education builds BiH » (« L’éducation construit la Bosnie-Herzégovine »), est né à Belgrade en 1937, d’un père serbe instituteur originaire de la Krajina de Bosnie-Herzégovine et d’une mère serbe femme au foyer originaire de Voïvodine. Sa jeunesse se passe entre la Bosnie-Herzégovine et la Serbie, à l’époque la Yougoslavie. Il intègre l’armée, l’École des cadets, en 1956, car les études militaires étaient gratuites. Ses parents étant séparés et sa mère travaillant dans une usine à tricot, les revenus de la famille étaient modestes. Sa passion : les lettres et la psychologie. En 1960, environ 60 % des officiers étaient Serbes, 22 % Croates et 2 % Slovènes. C’est à l’Académie militaire de Belgrade qu’il rencontre son épouse, Véra, originaire de Voïvodine, où elle était bibliothécaire. Ils se sont mariés le 3 janvier 1960, à respectivement 23 et 22 ans, et ont aujourd’hui deux enfants. Jovan Divjak était à cette époque membre du parti communiste de l’Académie militaire. En 1959, après ses études, il entre au bataillon de la garde de Josip Broz Tito et, en 1962, il est affecté au bataillon de sa garde rapprochée. En 1963, alors qu’il était parmi les meilleurs de sa promotion, il est envoyé à l’École des langues étrangères de Belgrade, un institut destiné aux diplomates et aux militaires amenés à avoir des contacts avec les étrangers. Il passera par ailleurs six mois à Paris à l’École d’état-major en 1965. En février 1966, il est nommé commandant d’escouade à l’École militaire de Sarajevo. Il tombe alors « amoureux » de cette ville. « Toute l’histoire de Sarajevo est liée à cette idée de carrefour de l’Est et de l’Ouest, où se rencontrent toutes les cultures. À l’époque, on en parlait comme la Jérusalem de l’Occident », se rappelle-t-il. Il a choisi de rester à Sarajevo durant le dernier conflit et le siège de la ville entre 1992 et 1995, car il « aimait ses habitants, leur gentillesse et leur douceur », rencontrés nulle part ailleurs. En 1992, il s’engage dans l’armée de Bosnie-Herzégovine. « Plusieurs Serbes sont restés à Sarajevo pendant le siège », précise-t-il. Jovan Divjak s’est toujours considéré comme Yougoslave, mais maintenant que ce pays n’existe plus, il est Bosnien. « Certains me collent toujours l’étiquette du bon Serbe car ils considèrent cela comme étant plus important que de décrire mon rôle et ma participation à la défense de mon pays. Je ne nie pas être né à Belgrade et ne refuse pas mon identité serbe, mais, en 1992, j’ai compris que le plus important était d’être un citoyen de Bosnie-Herzégovine ».       

En 1994, Jovan Divjak, a créé une organisation non-gouvernementale (ONG), « Education builds BiH », à Sarajevo, dont la mission est de prendre soin des enfants des victimes de guerre en Bosnie-Herzégovine, qui ont besoin d’aide pour faire face aux conséquences du conflit de 1992-1995. En effet, quelque 30 000 enfants vivraient avec un seul parent et environ 2 500 seraient orphelins. L’objectif principal de l’association est de contribuer au développement de la Bosnie-Herzégovine en apportant aux enfants une assistance morale, psychosociale et matérielle ainsi qu’en créant les conditions nécessaires pour leur éducation et leur intégration dans la société. « Education builds BiH » a déjà aidé quelque 30 000 enfants à Bihac, Sarajevo, Tuzla et Zenica. Actuellement, plusieurs d’entre eux ont obtenu des bourses d’études et plus de 1 500 jeunes ont pu passer leurs vacances d’été en Espagne, en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche, au Canada ou encore en Croatie et à l’intérieur de la Bosnie-Herzégovine. Quelque 1 500 volontaires par an apportent leur aide à l’association. Elle vit grâce à l’assistance des institutions gouvernementales locales, des ONG, et des individuels européens et américains. L’association réalise également des calendriers et, en 2005, quelque 21 000 d’entre eux ont été vendus.  

Faits & Projets : Si vous deviez décrire la Bosnie-Herzégovine aujourd’hui, que diriez-vous ?
Jovan Divjak : Le pays existe géographiquement, mais il ne fonctionne pas en tant qu’État politique : un État, deux entités, 14 constitutions, dix cantons plus le district de Brcko, sans compter un nombre incalculable de ministres. L’économie n’a récupéré son rendement, par rapport à 1990, qu’à hauteur de 30 à 40 %. Concernant l’éducation, aucun projet n’existe au niveau étatique. Les livres scolaires sont en trois langues : croate, serbe et bosniaque. Si les mathématiques sont enseignés par un professeur croate, la méthode n’est pas reconnue par l’école bosniaque et inversement, par exemple. Il existe trois histoires différentes bien que l’Union européenne interdise son enseignement pour la période allant de 1992 à 1995. Si les professeurs ont des tendances nationalistes, ils enseignent leur version des faits, et les parents à la maison également. Nous avons trois systèmes d’électricité et trois autres pour les télécommunications. Nous sommes réellement divisés en trois : Serbes, Croates et Bosniaques. Nous avons maintenant une seule armée en Bosnie-Herzégovine, mais pas encore une seule police. Il existe dans le pays huit universités : cinq pour les Bosniaques, une pour les Croates et deux pour les Serbes, et il y a environ deux ans ont été ouvertes des universités privées, mais tout le monde n’est pas d’accord. Dans le domaine culturel, des progrès existent car des programmes de théâtre, des festivals et des expositions réunissent les trois communautés. Dans le sport, certains incidents persistent. Il y a deux ans une équipe de Sarajevo a joué à Banja Luka et, sur certaines affiches, on pouvait lire « couteau, le fil, Srebrenica » et si quelqu’un de la Republika Srpska joue à Sarajevo, les supporters crient « tchetniks, tchetniks » ou alors « oustachis, oustachis » si l’équipe est d’origine croate. Aujourd’hui, les communautés sont séparées et ne vivent pratiquement pas mélangées. Cela depuis la guerre. À Sarajevo, avant la guerre, on comptait quelque 44 % de Serbes, 17 % de Croates et 33 % de Bosniaques. Maintenant, la capitale est à 95 % Bosniaque. La propagande bosniaque dénonce le fait qu’à Banja Luka il n’y a pas de Bosniaques et celle de Banja Luka qu’à Sarajevo il n’y a pas de Serbes. Les partis nationalistes s’attaquent entre eux, mais d’un autre côté, ils coopèrent aussi très bien. Parmi les jeunes, il existe moins de problèmes, mais ils subissent parfois l’influence familiale, surtout les adolescents. Sarajevo a toujours été un symbole de tolérance. La guerre n’était pas un conflit religieux. Elle a fait du mal des trois côtés. Les solutions pour la Bosnie-Herzégovine sont, entre autres, une nouvelle constitution, le développement du tourisme pour la création d’emplois, une meilleure gestion des ressources en eau et en électricité, un changement du système d’éducation… Il faut travailler davantage car nous avons tendance à être un peu paresseux.   

Peut-on parler d’islamisation de la Bosnie-Herzégovine ?
Non, absolument pas. Les édifices religieux ont été reconstruits. Avant les écoles, certes. Comme le taux de chômage est élevé, que certains jeunes n’ont ni de travail ni ne suivent des études, alors ils se tournent vers la religion. Mais les musulmans de Bosnie-Herzégovine ne sont certainement pas des intégristes. Il y a eu effectivement pendant la guerre quelques moudjahidins venus d’ailleurs. Les wahhabites sortent de temps en temps dans la rue, mais ils ne sont, en aucun cas, majoritaires. Il y a plus de femmes voilées à Londres, Paris ou Bruxelles qu’à Sarajevo.   

Que pensez-vous du rôle de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ?
Je pense qu’il est à la fois positif et négatif. Pendant le conflit, certains disent qu’elle a soutenu les uns ou les autres, chacun se renvoie la balle, mais personne n’en a la preuve. Elle était sensée être neutre. Par contre, le général Morillon qui joue aux échecs avec Ratko Mladic, cela n’est pas correct. La guerre aujourd’hui n’est plus envisageable. La Croatie a profité de la guerre en créant un pays pratiquement ethniquement pur. Avant la guerre, 12 % de Serbes vivaient en Croatie. Maintenant, seulement 4 %. En Republika Srpska, la situation est similaire. Des réfugiés sont rentrés en Bosnie-Herzégovine après la guerre, mais ils ont rejoint leur communauté et pas forcément l’endroit où ils habitaient avant. La communauté internationale nous a aidés avec des milliards de dollars, mais où est l’argent ? Elle veut nous assister, mais comment le faire avec quelqu’un qui refuse. Nous sommes nous-mêmes responsables de ce qui se passe en Bosnie-Herzégovine. Dans la constitution du pays, l’origine ethnique est en première place avant la citoyenneté. Cela est un problème. L’Union européenne se demande quoi faire avec la Bosnie-Herzégovine ? Le statut du Kosovo a un impact certain ici. En ex-Yougoslavie, les Albanais avaient les mêmes droits que les autres peuples, mais Milosevic a créé de nombreux problèmes aux Albanais. Je pense, même si l’Union européenne ne pense pas pareil, que tous les problèmes dans les Balkans s’arrêteront avec une solution pour le Kosovo. N’oublions pas que de nombreux Albanais vivent en Macédoine également.

Un message ?
La Bosnie-Herzégovine est un carrefour entre l’Est et l’Ouest. Sarajevo est une ville qui vous accueille bras ouverts. C’est un lieu chargé d’histoire. La ville est sécuritaire. C’est également un centre culturel régional. Je tiens à dire merci aux artistes français qui ont soutenu la Bosnie-Herzégovine pendant la guerre ainsi qu’au Centre André Malraux. Sarajevo c’est l’unité dans la différence. Il faut venir ! 

(À lire : Sarajevo, mon amour, entretiens avec Florence La Bruyère, Buchet-Chastel, 2004 – Site Internet de l’Aassociation : www.ogbh.com.ba)


SVETLANA BROZ : UN LIVRE POUR L’ESPOIR

Petite-fille de Josip Broz Tito et cardiologue de formation, Svetlana Broz, née à Belgrade (ancienne capitale de la Yougoslavie) le 7 juillet 1955 et aujourd’hui mère de deux enfants, travaille, en Bosnie-Herzégovine, pour « Le jardin des justes », une organisation non gouvernementale créée par des Italiens en 2001. Son objectif est de travailler sur « la commémoration des Justes, durant les génocides du Xxème siècle, qui ont eu le courage civil de désobéir et de résister aux horreurs politiques, de dire non au diable et de protéger les persécutés ». Au XXème siècle, de nombreux États ont été affectés par les génocides et l’ex-Yougoslavie en est un.

Depuis 1999, elle vit à une vingtaine de kilomètres de Sarajevo. Pourquoi ? « Belgrade a été une ville européenne pendant longtemps, mais elle a perdu son âme. Sarajevo a une âme ». En mai 2005, elle a publié Des gens de bien au temps du mal – témoignages sur le conflit bosniaque (1992-1995) aux Éditions Lavauzelle en France, mais cet ouvrage avait déjà été édité en Bosnie-Herzégovine en 1999. Avant d’étudier la médecine pour « aider les autres », Svetlana Broz a débuté comme journaliste. En 1992, dès le début de la guerre en Bosnie, elle vient à Sarajevo pour y exercer son métier médical en tant que volontaire. Son livre est un recueil de témoignages des « gens de bien ». Voisins ou inconnus qui ont protégé, caché, nourri ou aidé à fuir d’autres personnes en difficulté quelle que soit l’ethnie. Cela peut être aussi un soldat isolé qui a désobéi à un ordre inhumain.  En pleine guerre, elle a recueilli les faits et les gestes de ceux qui ont tendu la main à un voisin, un ami ou un inconnu sans se soucier de l’appartenance communautaire ou religieuse, des interdits ni des périls. L’origine de ce livre remonte à novembre 1992. Pendant qu’elle soignait, les gens se confiaient. Finalement, elle décide de prendre son magnétophone et d’enregistrer les histoires les unes après les autres. Pourquoi ce livre ? « En 1991, la guerre a éclaté quand la JNA, l’armée yougoslave, a attaqué les villes de Vukovar, de Dubrovnik, de Zadar… en Croatie. J’ai demandé à l’époque à quelques amis opposés à Slobodan Milosevic à Belgrade, où je vivais, quand est-ce que cette guerre sanglante allait s’arrêter. Ils répondaient tous que ce n’était pas une guerre en Croatie, mais seulement un jeu de guerre, et que le vrai conflit commencerait en Bosnie-Herzégovine. Ma question suivante concernait alors le sort des musulmans qui y vivaient. Leur réponse était toujours la même : il y a assez de rivières en Bosnie-Herzégovine. Cela impliquait obligatoirement les notions de génocide et de nettoyage ethnique. Si ces propos étaient réels, il devenait clair dans mon esprit que Tudjman et Milosevic passeraient un accord pour diviser la Bosnie-Herzégovine en deux parties, l’une croate et l’autre serbe. Pour faire face à ces réponses, j’avais une décision à prendre sur quoi faire ? Malheureusement, je n’ai pas pu empêcher la guerre. Peut-être n’ai-je pas fait assez ? Et, quelque part, je me sens responsable de cela. J’ai alors décidé de ne pas tourner la tête et de ne pas me sauver. J’ai décidé d’aller en Bosnie-Herzégovine quand la guerre a commencé. J’étais, au début, cardiologue volontaire sur le terrain, notamment dans les petits villages. Mes patients appartenaient à différents groupes ethniques et avaient le besoin de me laisser leurs témoignages même si je n’avais rien demandé. Ils voulaient raconter ce qu’ils avaient vécu et remercier ceux qui les avaient aidés à survivre. J’étais émue. Ils devaient également penser que mes chances de survie étaient plus importantes que la leur et que je pourrais alors témoigner de leurs histoires. Je me suis alors demandé si j’avais le droit moral de le faire. Et puis, j’ai pensé que je devais le faire. Alors j’ai commencé à enregistrer ces témoignages. Entre 1992 et 1995, j’ai passé la moitié de mon temps entre la Bosnie-Herzégovine et Belgrade. En janvier 1997, une centaine de témoignages ont été dérobés dans mon appartement en Serbie. Seules quelques cassettes ont été sauvées car elles étaient placées dans les maisons d’amis. Cela m’a obligé à retourner en Bosnie-Herzégovine et la parution du livre a été retardée de deux ans. L’accueil fait au livre ici a été chaleureux. Il a permis de partager les expériences, l’histoire, les témoignages et l’héritage des bonnes actions en Bosnie-Herzégovine durant le conflit. »

Pourquoi avoir accepté de vous occuper de cette association en Bosnie-Herzégovine ? « Cette activité au sein du Jardin des Justes allait dans le sens de ce que j’avais entrepris en 1992 », précise-t-elle. L’ONG a mis en place un programme d’éducation pour les jeunes (étudiants, collégiens, élèves du primaire…), développé sur le courage civil. « Il faut leur dire qu’il est toujours possible de faire un choix et que cet acte de courage n’est pas lié à son origine ethnique ou à sa nationalité ni à son appartenance politique. Cet acte est lié à notre morale ». Selon Svetlana Broz, pour avoir une société civile cohérente, il faut parler de la responsabilité individuelle et celle-ci ne peut être obtenue tant que les jeunes ne sont pas conscients de leur capacité. En 2006, l’ONG a pu travailler avec quelque 10 000 élèves de la région sur ce thème. Six documents, une base de travail, ont été édités cette même année. L’objectif est d’en publier une cinquantaine. Ils sont écrits par des auteurs du monde entier, aussi bien sociologues qu’historiens et journalistes. « Le travail des éducateurs et des professeurs est également capital, et nous devons travailler avec eux car ils ne peuvent transmettre ce qu’eux-mêmes ne savent pas ». La jeunesse, dans la région, est « assez dépressive et généralement peu intéressée par sa propre vie. Le travail avec eux est essentiel car il faut la réveiller et notre ONG peut leur permettre de changer son approche de la vie et de penser à son avenir. Les jeunes pensent souvent qu’ils ne peuvent rien changer à la société, qu’il n’y a pas d’avenir dans la région et 70 % d’entre eux pensent à partir. Les politiciens tentent de séparer les ethnies, mais quand les jeunes discutent entre eux, toutes origines confondues, ils se rendent compte qu’ils ont les mêmes problèmes ».