ENTRETIENS

Entretiens réalisés par Delphine Evmoon

La structure étatique de la Bosnie-Herzégovine

Les Accords de paix paraphés à Dayton le 21 novembre 1995 et signés à paris le 14 décembre de la même année procèdent à la création d’un État de Bosnie-Herzégovine, dont les habitants sont les Bosniens, doté d’institutions centrales, et partagé en deux entités, la Fédération de Bosnie-Herzégovine occupant 51 % du territoire et la Republika Srpska recouvrant 49 % du pays.

Ces deux entités sont coiffées par des institutions communes, dont la présidence collégiale (un Bosniaque, un Bosno-Croate et un Bosno-Serbe qui alternent tous les huit mois à la présidence de ce collège), et le conseil des ministres, comportant neuf ministres, dont l’un exerce la fonction de président du Conseil. Cette dernière alterne également tous les huit mois entre les trois principales communautés. Le Parlement, bicaméral, de l’État comprend une Chambre des peuples (15 délégués, cinq Bosniaques, cinq Bosno-Croates et cinq Bosno-Serbes) et une Chambre des représentants (42 membres).

La Fédération de Bosnie-Herzégovine regroupe principalement les communautés bosniaque (à majorité musulmane) et bosno-croate (à majorité catholique). Elle élit son président et son Parlement, et est fortement décentralisée en dix cantons, pourvus chacun de leur gouvernement et de leur Parlement. Les cantons sont eux-même divisés en municipalités.

La Republika Srpska dispose également d’un président, d’un Conseil des ministres et d’un Parlement monocaméral. Il n’existe pas de cantons.

Un district autonome, celui de Brcko, a également été créé en 1999 et place sous contrôle international.

 

« Un grand merci d’abord pour ce que la France a fait en Bosnie-Herzégovine pour notre liberté, surtout pendant les moments difficiles »

Rencontre avec Sulejman Tihic (Bosniaque), président en exercice de la Bosnie-Herzégovine.

Faits & Projets : Quelle est la situation de la Bosnie-Herzégovine aujourd’hui plus de dix ans après Dayton ?

Sulejman Tihic : On peut noter un grand progrès dans tous les secteurs. Nous instaurons des réformes dans plusieurs domaines comme la défense, les impôts, la fiscalité, les douanes… Aujourd’hui, en 2006, la Bosnie-Herzégovine ne peut plus être remise en question en tant que pays souverain. Et aucune force politique interne ou externe ne pourrait le faire. En 1995, nous avions 500 000 soldats qui appartenaient aux trois différentes armées (Bosniaque, Bosno-Croate, Bosno-Serbe). Aujourd’hui, nous avons 12 000 soldats et une seule armée. Nous espérons signer d’ici à la fin 2006 l’Accord de stabilisation et d’association avec l’Union européenne, dont les négociations ont démarré en 2005. Nous souhaitons également que la Bosnie-Herzégovine devienne membre du Partenariat pour la paix de l’OTAN d’ici à la fin de cette année.

L’Union européenne et l’OTAN sont vos priorités ?

Ce sont effectivement les priorités stratégiques de notre politique étrangère. Cela nous permettrait une stabilité et une sécurité durables.

Que pensez-vous du rôle de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ?

Son rôle a été très positif et sans sa présence la situation aurait été beaucoup trop difficile. Même si parfois, la communauté internationale a fait quelques erreurs. La situation actuelle est telle, que le rôle du Haut Représentant devrait changer et devrait devenir uniquement le Haut Représentant pour l’Union européenne. Les politiciens de Bosnie-Herzégovine devraient de leur côté prendre beaucoup plus de responsabilités et c’est ce que nous faisons à travers les réformes institutionnelles. Si vous analysez le mandat du dernier Haut Représentant (Paddy Ashdown), il a été positif, mais parfois exagéré. Il utilisait ses pouvoirs pour de temps en temps compliquer certaines situations. Vous savez, le fait que le dernier Haut Représentant avait des pouvoirs presque illimités a fait qu’à un certain moment il n’était plus possible de critiquer et le dialogue était fermé. Je pense que le nouveau Haut Représentant est une très bonne solution pour la situation actuelle et qu’il se comporte vraiment comme quelqu’un qui veut nous aider. Il respecte son rôle et laisse aux politiciens bosniens un rôle plus important et plus décisif tout en gardant la possibilité de corriger ou de superviser la situation.

Peut-on dire qu’aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine est un pays en transition ?

Je pense que oui. Vous avez vu la situation récente. Nous sommes en retard sur le processus de privatisation, de développements économique et technologique. La guerre et la période d’après-guerre ont fait en sorte que le rythme a été freiné. Pendant ce temps, certains de nos voisins pouvaient réfléchir sur des questions culturelles et autres tandis que nous nous devions faire face à des problèmes d’un autre genre comme comment aider les familles des personnes décédées pendant la guerre, les orphelins et les blessés… Pendant que nos voisins pouvaient réfléchir à la démocratisation de leur société, nous devions nous battre contre les criminels de guerre, les crimes en tout genre, la situation d’après-guerre et les nationalistes. Voilà la raison pour laquelle nous pouvons dire qu’aujourd’hui nous sommes un pays en transition. Les conséquences de la guerre font que, par exemple, actuellement nous avons l’équivalent d’une personne en activité pour une personne retraitée. Certains criminels de guerre courent toujours. Jusqu’à nos jours, et seulement sur le territoire de la Republika Srpska, l’une des deux entités du pays, ont été découvertes quelque 400 fosses communes. Et dans chacune d’entre elles ont été trouvées de 5 à 648 personnes. Et vous savez ce que signifie la découverte d’une nouvelle fosse commune : une tragédie pour les familles. Quelque 12 000 personnes sont toujours portées disparues. L’année dernière, à Srebrenica, nous avons enterré 700 victimes et cette année encore plusieurs corps. Aujourd’hui, nous avons 7 000 sacs avec des restes humains dans les instituts médicaux-légaux qui doivent être identifiés venant de Srebrenica et de la région de Zvornik.

Que peut-on dire aujourd’hui des relations entre les communautés ? Peut-on parler de réconciliation ?

Tout d’abord, je souhaiterais dire qu’en Bosnie-Herzégovine nous avons depuis des siècles la tradition d’une vie harmonieuse entre les différentes cultures, les religions et les groupes ethniques. Vous trouverez ici des édifices religieux de toutes les confessions. Et je suis profondément persuadé que nous n’aurions pas eu de guerre s’il n’y avait pas eu les interférences de nos deux voisins, surtout de la Serbie. S’il n’y avait pas eu d’agression ouverte, les Bosniaques, les Croates et les Serbes de Bosnie-Herzégovine, ne seraient pas rentrés en conflit. Malgré les conséquences difficiles et douloureuses de la guerre, nous sommes en train de rétablir cet aspect multiculturel propre à la Bosnie-Herzégovine. Les réfugiés rentrent et reconstruisent les maisons, les églises et les mosquées. L’établissement de la vérité complète sur ce qui s’est passé durant la guerre dans mon pays peut beaucoup contribuer au rétablissement de cette société multiethnique. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie joue également un rôle primordial. Les tribunaux locaux commencent aussi à juger les criminels de guerre. Nous pensons que la mise en œuvre d’une Commission vérité et réconciliation au niveau de la Bosnie-Herzégovine contribuera à ce processus. C’est uniquement sur la base de la vérité et de la justice que l’on peut bâtir l’avenir et rétablir la confiance entre les personnes. Et je crois en une société multiethnique en Bosnie-Herzégovine et à une coexistence en bonne intelligence. Ces dix dernières années, nous avons eu de très bons résultats reflétant de la tolérance existante ici depuis des siècles qui n’a pas été détruite malgré la guerre.    

La Bosnie-Herzégovine a été à la Cour internationale de justice pour poursuivre la Serbie pour agression et génocide. Quelles sont les conséquences de cet acte sur les relations entre les communautés ici et avec les pays voisins ?

Le but principal de ce procès est d’établir la vérité sur la guerre en Bosnie-Herzégovine. Cela est très important pas seulement pour le passé, mais aussi pour l’avenir. Et c’est seulement en second plan que vient la compensation financière éventuelle pour les dégâts causés. Je pense que l’établissement de la vérité par la Cour pénale internationale ne peut que contribuer à l’établissement dans l’avenir de bonnes relations, et d’une coopération entre les pays et les peuples. Ce procès n’est pas contre un peuple, ni contre de bonnes relations de voisinage. Ce procès est très important non seulement pour la Bosnie-Herzégovine, mais aussi pour l’ordre public international. Et si ce procès apporte une condamnation éventuelle, cela sera un signal fort et un message très important pour tous les pays du monde et pour tous les dictateurs éventuels potentiels. Cela sera également un message à l’attention de tous les citoyens du monde qui leur permettra de réfléchir aux personnes qu’ils côtoient car ils pourraient tous se retrouver dans la situation un jour d’indemniser un tiers. Je pense que ce procès sera considéré par la suite comme une contribution à la stabilité et à la paix dans le monde.

Que peut-on dire de l’enseignement en Bosnie-Herzégovine ?

Ce domaine n’est pas encore organisé comme il devrait l’être. L’OSCE a beaucoup fait dans ce secteur. Nous avons adopté de bonnes lois-cadres, mais le problème reste leur mise en œuvre. Nous avons encore des programmes ethniques et dans ce contexte nous avons le problème de division des enfants selon leur appartenance communautaire. Ce n’est pas bien pour l’avenir car les enfants ne sont pas éduqués de manière similaire, mais sur la base de valeurs différentes. Vous savez, ces derniers temps nous avons lancé de nombreuses réformes et l’éducation n’est pas le domaine auquel nous nous sommes consacrés comme nous aurions dû le faire. Mais c’est également une priorité. Pour le moment, nous nous sommes surtout concentrés sur la défense, la sécurité et la fiscalité.

L’image de la Bosnie-Herzégovine à l’étranger est bien souvent synonyme de guerre et d’insécurité. Que pourriez-vous en dire ?

Cette image de guerre est effectivement encore dans l’esprit des gens. Elle devrait être remplacée par tout ce que nous avons fait depuis plus de dix ans – reconstruction du Vieux pont de Mostar, de Sarajevo, des routes… et des réformes formidables dans le domaine de la défense et de l’armée notamment. Alors, comment faire ? Les médias préfèrent généralement les mauvaises nouvelles aux bonnes. C’est pour cette raison qu’il est plus difficile de créer une image positive que négative. Nous devons tous travailler sur notre image surtout par le biais de nos ambassadeurs. Nous sommes quelquefois très critiques envers nous-mêmes et nous asseyons souvent d’accentuer le négatif au lieu de promouvoir du positif. Une bonne définition de notre image actuelle pourrait être : pendant ces dix dernières années, nous avons réalisé presque l’impossible. Les citoyens ont réussi, pendant cette période, à rétablir une société multiethnique et multiculturelle. Notre position n’est pas comparable à celle de certaines régions conflictuelles, comme la Palestine et l’Irlande, car nous avons fait tellement de progrès en dix ans, surtout quand on se rappelle d’où nous venons. D’ici à quelques années, nous deviendrons un pays prospère et un candidat sérieux à l’adhésion à l’Union européenne. Avec tous nos efforts en matière de défense, nous avons également toutes nos chances d’adhérer à l’OTAN en 2008. Cela est très réaliste.

Un message pour les Français ?

Un grand merci d’abord pour ce que la France a fait en Bosnie-Herzégovine pour notre liberté, surtout pendant les moments difficiles. Nous n’oublierons jamais que 84 soldats français ont été tués ici pour la paix. Et la France a également joué un rôle très important dans le processus pour l’établissement de la paix et de la stabilité en Bosnie-Herzégovine. Nous n’oublierons jamais non plus le rôle décisif du président Jacques Chirac dans l’arrêt de la guerre et sa décision capitale du 27 mai 1995 de libérer le premier pont de Sarajevo. Mon message aux investisseurs français serait qu’ils devraient venir en Bosnie-Herzégovine. Et pour les citoyens de la France, je souhaite qu’ils fassent connaissance avec mon pays à l’histoire très riche.


«  Il y a dix ans, Dayton a arrêté la guerre, mais n’a pas établi la paix »

Rencontre avec Ivo Miro Jovic (Bosno-Croate), président de la Bosnie-Herzégovine.

Faits & Projets : Quelle est la situation de la Bosnie-Herzégovine aujourd’hui plus de dix ans après Dayton ?

Ivo Miro Jovic : Il y a dix ans, Dayton a arrêté la guerre, mais n’a pas établi la paix. Cet accord a apporté une stabilité : un pays, deux entités et trois ethnies différentes, ce qui est destructeur pour la Constitution. Le pays est divisé en deux : la Républika Sprska pour les Bosno-Serbes et l’Herzégovine pour les Bosniaques et les Croates. Les Bosno-Croates sont minoritaires et ont moins de droits que les autres. Il y a 35 % de Croates en moins qu’avant la guerre. La communauté internationale n’a pas favorisé le retour des Croates et les politiciens de Bosnie-Herzégovine non plus. Seuls 2 % de l’aide internationale revient aux Croates et les compagnies croates prospères ont été détruites par les tanks. L’harmonisation de nos standards au niveau européen est notre priorité afin, à terme, de devenir membre de l’Union européenne, notre objectif. Cela est très important pour le respect des droits de l’homme.

La Bosnie-Herzégovine a une longue tradition de cohabitation entre les communautés et les différentes cultures. C’est un pays qui a vécu de nombreux conflits, internes et externes, violents, durant des années. Les communautés nationales peuvent trouver la solution pour vivre ensemble. Tout le monde sait ici que la guerre n’apporte rien de bon. Ce qui est sûr c’est que nous devons vivre ici. Mais nous ne voulons pas n’importe quel genre de vie : nous voulons de la dignité et une vie basée sur le respect des droits de l’homme. La solution de la Belgique nous paraît bien et serait applicable ici : trois langues, trois traditions, trois cultures. Si nous voulons créer un État, nous devons résoudre nos problèmes nous-mêmes, sans influence extérieure. Chaque personne ayant commis des crimes de guerre doit être jugée. Cela est nécessaire pour notre réconciliation. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) ne donne pas ce résultat. Il est trop politisé. Et les victimes n’ont pas confiance en cette institution. Ils jugent selon la corruption ou la communauté d’où vous venez. Personne ne juge ceux qui ont tué des Croates ou ceux qui les ont fait partir de leur maison. Le TPIY a une image d’injustice, mais les habitants ici sont habitués à l’injustice. Nous constaterons des progrès si la justice est exercée et si un sentiment de justice existe. Les différentes communautés doivent toutes avoir les même droits. En Bosnie-Herzégovine, nous n’avons pas eu juste un conflit entre les communautés, plusieurs pays étrangers s’en sont mêlés. J’ai demandé au secrétaire général de l’UNESCO qu’en Bosnie-Herzégovine l’église orthodoxe de Mostar soit reconstruite par les Français ou les Italiens, catholiques, la mosquée de Banja Luka par la Russie, orthodoxe, et le monastère catholique de Plehan par Oman ou le Qatar, musulmans. Cette idée n’a pas été retenue. L’Europe a besoin de la Bosnie-Herzégovine et nous sommes géographiquement européens. Mais ici l’Union européenne est un défi. La Bosnie-Herzégovine doit être préservée comme une société multiethnique et multiculturelle.

La Bosnie-Herzégovine a besoin de l’Union européenne et de l’OTAN ?

Oui. Sans ces associations, cela sera un désastre. Non parce que nous devons apprendre d’elles quelque chose, mais parce que dans un monde de globalisation, si vous êtes seuls, vous n’êtes rien.

Que pouvez-vous dire sur le système de l’éducation en Bosnie-Herzégovine ?

L’éducation en Bosnie-Herzégovine est dépendante de la France et de l’Autriche. C’est une issue compliquée et l’UNESCO ne peut pas la trouver. Chaque parent et chaque enfant a le droit de choisir son éducation. Avant la guerre, nous parlions d’un seul pays, avec une fraternité et une unité. Les Croates n’ont pas le droit au service public d’éducation. Ce qui est le droit humain élémentaire c’est de préserver sa propre langue. Je parle ainsi car le suis Bosno-Croate. Mais c’est un droit universel pour tous. Les Allemands, par exemple, ont 16 ministères de l’Éducation et ils ont pourtant la même langue. Les enfants, ici, subissent une ségrégation et il n’y a pas de système d’éducation unique. La ségrégation peut être appelée de différentes manières. En Irlande, on a un pays, une culture et deux langues. Le problème en Bosnie-Herzégovine est que nous avons deux écoles, croate et bosniaque, sous un même toit, même sur la terre où les Bosno-Croates sont majoritaires. Ce n’est pas le cas pour les Bosniaques ou les Bosno-Serbes qui sont retournés sur leur propre territoire géographique avec leur communauté. Mais les Croates ne sont pas rentrés dans le pays en majorité. Le système universitaire doit être réorganisé. Il doit être remis en question, mais pas la langue propre à chaque communauté. Il faut un standard unique pour toute la Bosnie-Herzégovine. Personne ne s’occupe de cela aujourd’hui, ni au niveau de l’État ni à celui de l’Union européenne. Nous devrions faire passer des lois – trois langues avec un système unique – et les citoyens peuvent se prononcer, car leurs droits doivent être respectés. Cela peut avancer si des expériences positives sont prises en compte. La société est multiethnique. Si nous créons une culture, une tradition ou une ethnie dominante ici, cela sera la fin.

Que pensez-vous du rôle de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ?

La communauté internationale a fait beaucoup dans ce pays : aide matérielle, soldats, support pour le fonctionnement de la Constitution, succès dans les réformes du domaine de la défense, une seule armée… et aujourd’hui certains soldats bosniens sont à l’étranger dans des missions pour le maintien de la paix dans le monde.  Les résultats sont bons, mais on aurait pu faire mieux, juste parce que quelqu’un voulait tout contrôler. La Bosnie-Herzégovine a un intérêt européen. Aujourd’hui, la communauté internationale a davantage un rôle de conseil que de donneur d’ordre.

Peut-on dire que la Bosnie-Herzégovine est un pays actuellement en transition ?

Oui. La Bosnie-Herzégovine est en transition, dont le processus concerne tous les niveaux. C’est un pays en situation d’après-guerre. Les institutions devraient occuper la première place. La communauté internationale ne devrait être que consultante. Sa voix ne doit pas être cruciale dans les décisions internes. Nous sommes les seuls à savoir ce que nous avons à faire. Chaque décision doit être prise par consensus.

La Bosnie-Herzégovine a été à la Cour internationale de justice pour poursuivre la Serbie pour agression et génocide. Quelles sont les conséquences de cet acte sur les relations entre les communautés ici et avec les pays voisins ?

La vérité est souvent douloureuse, mais sans confrontation de la vérité, la réconciliation est impossible. Un verdict de la Cour pénale internationale ne changera rien fondamentalement. Nous devons tous vivre ici et penser à l’avenir.

Un message ?

Plusieurs soldats français ont été tués en Bosnie-Herzégovine durant la guerre. Je ressens de la compassion pour leurs familles. Elles peuvent être fières de leurs enfants. Leurs vies est ce lien entre nos deux pays. Aussi longtemps que nous aurons la paix en Bosnie-Herzégovine, ils ne seront pas décédés pour rien. Maintenant nous avons d’autres problèmes. Je regarde toujours le succès qu’a apporté la France dans les progrès économiques. Je crois fermement que la France joue un rôle important dans le rapprochement de la Bosnie-Herzégovine avec l’Union européenne en tant que membre important. L’Accord de paix n’a pas été signé à Paris par accident. Je suis sûr que la politique étrangère française sera présente à l’avenir en Bosnie-Herzégovine. Pour finir, toute ma gratitude va aux Français pour tout ce qu’ils nous ont envoyé pendant la guerre (nourriture, vêtements… ) et pour leurs prières. C’est la vie !


« La Bosnie-Herzégovine n’est pas un pays stable politiquement et économiquement. Mais elle peut s’en sortir si elle est intégrée aux institutions internationales »

Rencontre avec Borislav Paravac (Bosno-Serbe), président de la Bosnie-Herzégovine.

Faits & Projets : Que pensez-vous du rôle de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ?

Borislav Paravac : La Bosnie-Herzégovine n’est pas un pays stable politiquement et économiquement. Mais elle peut s’en sortir si elle est intégrée aux institutions internationales. Dieu nous a donné la possibilité de devenir membre de l’Union européenne et de l’OTAN prochainement. La Bosnie-Herzégovine doit être intégrée. Elle n’a été indépendante que pendant une quinzaine d’année à la fin du XIVème siècle. Après elle a été occupée par les Turcs, puis sous protectorat austro-hongrois et enfin elle a été dirigée par une dictature communiste. Nous voulons transférer une partie de notre souveraineté aux institutions internationales et y trouver notre place. Nous voulons la démocratie, mais pas d’occupation ni de protectorat. Nous ne pouvons pas survivre totalement indépendants. C’est ainsi que nous avons établi les axes prioritaires de notre politique étrangère : intégrer l’Union européenne et participer au partenariat pour la paix de l’OTAN. Nous entretenons de bonnes relations avec la Croatie, la Serbie et le Monténégro, et nous sommes chanceux que ces pays aient les mêmes objectifs que nous.

Que pensez-vous du rôle de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ?

C’est une question très difficile et en fait la plus dure pour nous. Nous avons joué de malchance. Nous avons eu un important conflit il y a plus de 100 ans quand nous nous sommes libérés des Turcs, puis durant et entre les deux guerres mondiales. Durant la dernière guerre, chacun était contre chacun.  Nous devons calmer les tensions internes pour devenir membre de l’Union européenne et de l’OTAN. La vie au sein de la Bosnie-Herzégovine doit être basée sur la tolérance. Tito a tenté l’unité après la Seconde Guerre mondiale. La religion étant alors placée au second plan. Nous avons développé notre nation sur une religion différente, une même langue, une même culture et une même conduite. 20 ans auparavant, nous ne pouvions pas savoir ici qui était d’où et nous devions le demander pour le savoir. Il n’y avait aucune différence nationale, mais une unité dans le pays et entre les peuples. Aujourd’hui, nous sommes retournés 50 ans en arrière avec des différences nationales. C’est intéressant de noter qu’aujourd’hui tout le monde veut montrer sa différence à travers ses écoles, sa langue, sa culture, ses chaînes de télévision… Tout est séparé. Avant nous étions mariés entre nous et aujourd’hui on parle de mariage mixte.

Peut-on parler de réconciliation ?

La constitution est compliquée et ne fait que confirmer nos différences. Nous acceptons nos différences mutuelles. Nous avons eu une guerre et nous nous sommes tous tirés dessus. J’ai du respect pour tout le monde, Bosniaques ou Bosno-Croates, même s’ils étaient contre moi pendant la guerre. Maintenant nous avons des symboles en Bosnie-Herzégovine et en Republika Srpska. Celui de la Republika Srpska est dans mon cœur et je respecte les autres. Je me lève quand j’entends l’hymne national de la Bosnie-Herzégovine comme quand j’entends celui de la Republika Srpska. Il existe une différence entre nous et elle est dangereuse. La Constitution veut abolir les symboles de la Republika Srpska et elle voudrait un pays, mais pas deux entités. Cela reviendrait à me couper la main. Nous n’avons pas de sentiments pour les autres symboles même si nous les acceptons. Nous ne pouvons pas être d’accord avec cela. Les Serbes de Bosnie veulent un pays avec une forte identité. Les Bosniaques veulent une Bosnie-Herzégovine sans identité. Ce sont deux concepts totalement opposés. Je crois que l’avenir de la Bosnie-Herzégovine passe par un développement économique unique. Nous devons résoudre ce problème ensemble. Il faut suivre le processus de Bologne.  

Que pensez-vous du système de l’éducation en Bosnie-Herzégovine ?

Le système de l’éducation est divisé pour tout, même pour les mathématiques et la physique. Nous avons trois histoires et c’est un problème. Même la géographie est un souci. Les opinions des trois ethnies doivent êtres acceptés et respectés. On peut accepter les standards européens dans ce domaine, mais à notre niveau et avec notre système.

Quelle est la situation de la Bosnie-Herzégovine plus de dix ans après Dayton ?

L’un des résultats positifs est que le nombre de soldats a diminué et que nous avons une armée unique. La guerre en Bosnie-Herzégovine est arrivée de l’extérieur. La cause des guerres est habituellement économique. Pas chez nous. Par exemple, mon grand-père est né en 1875 sous l’Empire ottoman, mon père en 1911 sous l’empire austro-hongrois, mon frère en 1940 sous le royaume de Yougoslavie, je suis né en 1943 quand cela était l’État autonome de Croatie, la marionnette de Hitler, et mes enfants sont nés en 1977 sous la Yougoslavie socialiste. Six générations nées sous six pays différents. Quel est le problème ? La transition d’un pays à l’autre a fait couler beaucoup de sang. J’admire la France et l’Allemagne. Quand je déjeune avec les deux ambassadeurs de ces pays, j’essaye de me persuader qu’en Bosnie-Herzégovine, il n’y aura plus jamais de guerre. Si vous parlez aux habitants de la Bosnie-Herzégovine, personne ne vous dira que nous n’aurons plus jamais la guerre. Par contre, les Français et les Allemands vous confirmeront qu’ils ne se feront plus jamais la guerre.

La Bosnie-Herzégovine a été à la Cour internationale de justice pour poursuivre la Serbie pour agression et génocide. Quelles sont les conséquences de cet acte sur les relations entre les communautés ici et avec les pays voisins ?

Quelle que soit la sentence, les relations seront perturbées. C’est la seule question de politique étrangère non approuvée par consensus, qui procède selon la loi de ce principe. Cette poursuite en justice est un acte non légitime et non légal. C’est pourquoi j’ouvre la question sur la réforme de la Constitution. Et bien que cet acte soit tourné vers la Serbie, il l’est davantage vers les Serbes de Bosnie-Herzégovine. Cette action en justice a des objectifs : les avocats américains avaient déjà dit au président Alija Izetbegovic de procéder à cet acte d’accusation devant la Cour pénale internationale. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque faisait beaucoup de lobby dans ce sens et souhaitait que la Grande-Bretagne et la France soient aussi derrière ce procédé. C’est un projet-pilote et le premier cas du genre.

Peut-on dire que la Bosnie-Herzégovine est un pays actuellement en transition ?

Économiquement, oui. Concernant les réformes (juridiques, fiscales, policières, éducatives…) également. Cette période de transition apporte des changements positifs car nous voulons devenir membre de l’Union européenne, notre avenir, et nous devons aligner nos standards aux même normes. Certains principes sont à respecter pour arriver à un succès et au changement de la Constitution. La Bosnie-Herzégovine est un pays chrétien. Mais beaucoup d’Européens pensent qu’elle est majoritairement musulmane. Cette première impression est confirmée à Sarajevo. Sarajevo était avant la deuxième ville majoritairement serbe après Belgrade (140 000 personnes). Aujourd’hui, en un an, seulement trois bébés bosno-serbes sont nés dans la capitale. Qui a fait le nettoyage ethnique ? Les Serbes ? La Serbie ? Dans l’opinion mondiale, ce sont les Serbes. Maintenant, on entend partout dans la ville de Sarajevo l’appel à la prière avec les nombreuses mosquées. Quand 51 % de la population de Bosnie-Herzégovine seront musulmans, le pays deviendra membre de la Conférence des pays islamiques. Actuellement, il n’en est qu’observateur. Nous craignons cela. Mais si nous avons la parité, le consensus et la rotation politique, cela ira. Pouvez-vous comprendre que lorsqu’un match de football se joue entre la Bosnie-Herzégovine et la Serbie, mon cœur penche pour la Serbie alors que je suis président de la Bosnie-Herzégovine ?

Un message ?

Des progrès ont été faits rapidement. Entre les Bosniens et les Français, les relations sont bonnes. Les Serbes étaient majoritaires en ex-Yougoslavie et les relations franco-serbes étaient bonnes. Vous trouverez de nombreux francophiles chez les Serbes. J’ai moi-même beaucoup lu sur la France. Mais nous ne sommes pas contents de l’attitude de la France envers les Serbes durant le dernier conflit. Savez-vous qu’il y a un monument dédié à La France à Belgrade ? Quand l’OTAN a bombardé Belgrade, les Serbes ont couvert le monument avec un voile noir pour le protéger. Je crois que cela ne tiendrait qu’à moi, je retournerais ce monument à la France en France. Je regrette de dire cela car je suis francophile, mais insatisfait. Mais je suis prêt à pardonner. Les Serbes n’ont peut-être pas été corrects non plus et je suis prêt à m’en excuser. Cela n’est pas de la diplomatie, cela sort du cœur. 

            

Pour mieux comprendre…

Le gouvernement de Sarajevo a porté plainte devant la Cour internationale de justice contre celui de Belgrade (à l’époque République fédérale de Yougoslavie) en 1993, en plein conflit, pour génocide. Le tribunal a, le 9 mai 2006, fini d’entendre les derniers arguments et les témoins des deux parties après de longues semaines d’auditions. Les 16 juges se sont retirés pour délibérer. La Bosnie-Herzégovine réclame des indemnités pour les dégâts humains et matériels subis pendant le conflit. La Croatie a également porté plainte, de son côté, contre la Serbie, mais le dossier est toujours en cours d’instruction. C’est la première fois qu’un État est poursuivi pour génocide. Le jugement est donc attendu en raison du précédent légal et moral qu’il implique. La Cour de La Haye a été créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour régler les différends entre États.