|
« Comment les crimes de guerre sont-ils possible ? » Slavenka Drakulic est née en 1949 à Rijeka en Croatie. Après avoir étudié la littérature et la sociologie à l’Université de Zagreb, elle est devenue journaliste pour les magazines croates Start et Danas. Depuis 1992, Slavenka est indépendante et auteur de plusieurs livres, dont certains ont été traduits en français (se référer à la bibliographie). Aujourd’hui, elle partage sa vie entre la Suède et la Croatie, et a publié en 2004, en anglais, « They would never hurt a fly: War criminals on Trial in the Hague » (Abacus). Rencontre. Faits & Projets : Pourquoi avoir choisi de concentrer une grande partie de votre travail sur la guerre des Balkans et ses criminels de guerre ? Slavenka Drakulic : Après avoir écrit deux livres sur la guerre des Balkans (Balkan Express et Je ne suis pas là), j’ai commencé à me poser des questions logiques : qui sont ceux qui ont commis ces horribles crimes ? D’où viennent-ils ? Je voulais connaître des détails sur leur vie, leur passé, leur famille, leur travail… Car ce sont seulement les détails qui peuvent nous permettre de pénétrer leur esprit et leur personnalité, et répondre à la principale question : comment les crimes de guerre sont-ils possible ? Pendant que j’assistais au procès de certains d’entre eux au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), je me suis demandée : comment des personnes ordinaires - chauffeurs de taxis, policiers, serveurs, professeurs - pouvaient devenir des criminels de guerre ? Cela peut-il arriver à n’importe qui et à moi aussi ? Sont-ils nés criminels de guerre ? Comme vous pouvez le constater, ma motivation concernait les questions que se poserait n’importe qui. C’était de la curiosité. Cependant, écrire un livre sur ce sujet n’était pas facile, pas seulement pour des raisons psychologiques, mais également techniques. Par exemple, les journalistes n’ont pas accès aux prisonniers et cela est interdit de les interviewer. Il est par contre possible de consulter les documents du Tribunal et les articles de presse. Voilà le matériel avec lequel vous devez travailler pour écrire les portraits de criminels de guerre. Si vous deviez décrire un criminel de guerre, que diriez-vous ? Ils donnent tous l’impression d’être des gens parfaitement normaux et personne ne peut être décrit comme étant typiquement un criminel de guerre. D’où la difficulté de travailler sur ce sujet. À part quelques militaires professionnels, comme Radislav Krstic ou Ratko Mladic, les autres exerçaient une profession banale avant la guerre, comme j’en parle précédemment. Je suis convaincue qu’il n’y a plus aucun sens d’écrire sur les criminels de guerre si on les considère comme des « monstres » ou des « animaux », et si les gens pensent qu’ils n’ont aucun point commun avec eux. Cependant, la majorité pensent que c’est le cas. Le problème est que si ces criminels sont des gens ordinaires comme nous, quelles conséquences en découlent pour le reste d’entre nous ? Pensez-vous alors que n’importe qui peut devenir un criminel de guerre de jour au lendemain ? Ma conclusion, après les avoir étudiés pendant cinq mois, est qu’ils sont réellement des gens ordinaires, à l’exception de certains, comme Goran Jelisic, dont le cas relève de la psychopathologie. Mais cette conclusion signifie que chacun d’entre nous pourrait basculer face à une situation similaire et ne pourrait pas jamais sûr de ses propres réactions. Cela n’est pas très flatteur de penser que nous aussi nous pourrions devenir des criminels de guerre ou, au moins, en avoir le potentiel. Il est plus facile de penser que ce sont des « monstres », mais cette réaction correspond davantage à un mécanisme moral d’autodéfense. Évidemment, les personnes normales ont besoin de se protéger d’eux-mêmes plutôt que d’imaginer que cela peut leur arriver aussi. C’est pourquoi ce dernier livre ne concerne pas seulement les criminels de guerre, mais il nous concerne nous aussi ainsi que la nature humaine en général. Je ne prétends pas avoir découvert du nouveau sur le sujet, mais je pense que cela vaut de peine de savoir jusqu’à quel point nous nous connaissons nous-mêmes. Après tout, une connaissance des criminels de guerre peut peut-être aider la société à changer la donne concernant la culpabilité individuelle, la morale collective et la responsabilité politique. Il est aussi intéressant de noter que lorsqu’on observe des criminels de guerre au quotidien, on s’habitue à eux et il devient alors de plus en plus difficile d’imaginer les crimes dont ils sont accusés. Vous avez en face de vous un homme d’âge moyen, vêtu d’un costume gris, accusé d’avoir tué des centaines de personnes. Vous pensez, bien que cela ne soit pas envisageable, qu’il paraît si normal et que vous auriez pu l’avoir comme voisin. C’est effrayant de constater que ces criminels ne sont pas des « monstres », mais, je le répète, des gens ordinaires. Même Slobodan Milosevic paraît normal. On pourrait penser, en le voyant, qu’il a mal dormi, que ses yeux sont gonflés, que son teint est pâle et qu’il est de mauvaise humeur. Que pensez-vous de l’efficacité du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ? Comparativement aux plaintes de toutes sortes concernant le travail du TPIY, je fais partie de ceux qui, impliqués dans cette guerre, doivent lui être reconnaissants. Cette institution fait face à des personnes que nous n’avons pas la force ou la capacité de poursuivre. La situation en Serbie, en Bosnie et en Croatie est, cependant, compliquée par le fait que l’opinion publique est contre l’extradition des présumés criminels de guerre au TPIY. Ces personnes sont effectivement considérées comme des héros de guerre dans leurs pays respectifs. Pas un seul gouvernement n’a pris sur lui-même le fait de dire la vérité sur la guerre en tenant compte du fait que leur propre soldat (et pas seulement les ennemis) ont commis des crimes de guerre. La vérité a dû être établie par quelqu’un d’autre, le TPIY. Je voudrais ajouter que les Serbes, les Croates et les Bosniaques sont eux-mêmes responsables de la création de ce Tribunal. Ce dernier n’aurait pas vue le jour si nous avions été nous-mêmes aptes à juger nos propres criminels de guerre. Nous ne devons pas nous plaindre aujourd’hui. Oui, le TPIY est lent et pas suffisamment efficace, mais quelle est l’alternative ? Sans le TPIY, ces mêmes criminels seraient libres… Votre livre est écrit dans un ton très personnel, ce qui est inhabituel pour ce genre de sujet ? Tous mes autres livres qui ne sont pas des romans sont écrits avec le même esprit. Je ne reste jamais en dehors. Si j’écris sur des criminels de guerre et revendique qu’ils sont des gens ordinaires, je n’ai pas le droit de ne pas d’y impliquer aussi bien mes sentiments que mes réactions et mon expérience. Au contraire, mon devoir est de montrer qu’ils sont liés à nos vies. Après tout, ils ne descendent pas de la lune ! Ils vivaient avec nous dans le même pays, ont partagé un passé similaire, nous sommes allés à l’école ensemble et avons regardé les mêmes films au cinéma et les mêmes programmes de télévision… Par conséquent, la question la plus intéressante me semble être : comment est-il possible qu’un homme qui a bu un café avec nos voisins peut du jour au lendemain tuer toute sa « famille » car elle appartient à une nation différente ? La majorité d’entre eux étaient nos amis et nos voisins, cela est un fait. Quand vous écoutez les témoins au Tribunal, vous entendez très souvent nommer avec précision les noms des tueurs. C’est la tragédie de cette guerre : les victimes connaissaient leurs bourreaux et les bourreaux connaissaient leurs victimes. Êtes-vous optimiste sur l’avenir des Balkans ou pensez-vous que la situation est toujours délicate ? L’avenir des Balkans, de tous les pays de l’ex-Yougoslavie devenus indépendants, passe par l’Union européenne. Je ne pense pas que nous puissions exister en dehors de cette Union car nous sommes trop petits, trop faibles et trop pauvres pour pouvoir nous en sortir tous seuls. En d’autres termes, nous ne sommes ni la Suisse, ni la Norvège. Mais ce constat est paradoxal : si notre avenir dépend de l’Union européenne, nous devrons renoncer à une certaine souveraineté alors que nous nous sommes établis en États indépendants récemment. La guerre des Balkans a fait quelque 200 000 morts. Cela en valait-il la peine si, dans cinq ans, la Bosnie, la Serbie et la Croatie vivent ensemble au sein de la même Union ?
|