« Aujourd'hui, la Grande-Bretagne et la France ont les mêmes défis à relever : S’adapter à la mondialisation, construire des économies fortes et compétitives à même de rivaliser avec la Chine et l’Inde et, surtout, réformer les services publics et l'État-providence pour les mettre au diapason du monde moderne »

Entretien avec Margaret Beckett, ministre des Affaires étrangères. Par Delphine Evmoon

 

Faits & Projets : Quelles sont vos priorités en matière de politique étrangère ?
Margaret Beckett : Le Royaume-Uni mène depuis dix ans une politique étrangère ambitieuse, assise sur des valeurs volontaristes et multilatéralistes. Nous continuons à œuvrer à la construction d’un monde plus sûr, plus juste et plus prospère.
Le Foreign and Commonwealth Office (FCO) a identifié dix priorités internationales stratégiques à mettre en œuvre à l’horizon des cinq à dix années à venir (consultables sur le site www.fco.gov.uk à la rubrique International priorities). Certaines concernent les pouvoirs de coercition à utiliser pour parer à la menace que représentent le terrorisme international et les armes de destruction massive. D’autres tiennent davantage à l’autorité morale, non moins importante, à utiliser pour faire face à des enjeux comme le changement climatique ou l’éradication de la pauvreté. On voit dans leur conjugaison l’imbrication qui existe entre les politiques publiques intérieures et internationales.
De manière générale, notre politique étrangère vise à prévenir et à résoudre les conflits par le jeu de la communauté internationale et la force des instances dont elle dispose ainsi qu’à rendre l’Union européenne agissante et compétitive à l’échelle mondiale et ce dans un environnement sécurisé.

Quel rôle veut jouer la Grande-Bretagne au sein de l’Union européenne ? Quelle y est sa place et celle qu’elle veut tenir à l’avenir ? êtes-vous favorable à un nouvel élargissement, notamment concernant les Balkans ? Pensez-vous qu’il soit encore possible de croire à une Union européenne unie ?
J’estime que nos partenaires de l’Union européenne et nous-mêmes avançons sur la voie d’une Europe recentrée autour des vraies préoccupations des citoyens. Le fait que l’Union se soit mise d’accord en mars pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et atténuer de la sorte les effets du changement climatique en est un bon exemple. C’est en allant dans le sens voulu par l’opinion sur ces questions essentielles que l’Union pourra continuer à se réformer et à donner de vrais résultats à ses citoyens.
Nous sommes de longue date d’ardents défenseurs de l’élargissement. Cette ouverture a permis la réunification de l’Europe et la sortie des deux blocs de la guerre froide. Elle est le moteur de la sécurité et de la prospérité de notre Vieux continent.  Chaque ouverture est porteuse d’emplois, d’ouvertures de marchés et de possibilités d’investissements.
L’adhésion à l’Union européenne serait un facteur de progrès pour les peuples des Balkans occidentaux, comme pour l’ensemble de l’Europe. Nous croyons fermement que le destin de ces pays s’inscrit dans l’axe euro-atlantique. Certes, chacun d’eux devra au préalable avoir réuni un certain nombre de conditions. L’adoption de la législation européenne, le libre échange avec les pays partenaires et la conclusion d’accords bilatéraux avec les pays voisins régissant les échanges et la libre circulation des travailleurs, des services et des capitaux, entre autres. La coopération avec l’Union européenne compte aussi dans des domaines comme la justice, les visas, les contrôles aux frontières, la lutte contre l’immigration clandestine, le blanchiment d’argent sale, les transports et l’énergie.

Quelle est la place de la Grande-Bretagne au sein des forces internationales de maintien de la paix ?
La Grande-Bretagne a été en première ligne des efforts consentis par la communauté internationale pour résoudre les différentes crises qui déchirent le monde. Nous sommes notamment engagés au Darfour, où nous avons débloqué une aide de plus de 200 millions d’euros au profit de l’action humanitaire et de 51 millions d’euros en direction de la Mission de l’Union africaine au Soudan (MUAS). Bien que la situation reste précaire, la pression que nous avons exercée au sein de la communauté internationale a amené le gouvernement du Soudan à faire un geste, ces dernières semaines, en faveur du déploiement d’une force de maintien de la paix placée sous les doubles couleurs de l’Union africaine et des Nations unies, et à ne plus faire obstacle à l’action des équipes humanitaires. La Grande-Bretagne, par le biais de ses budgets groupés, Conflict Pools, soutient par ailleurs différents programmes destinés à conforter les capacités de maintien de la paix de la communauté internationale.
Je considère que la communauté internationale, dans son ensemble, doit davantage chercher à réduire les risques de conflit et  d’instabilité politique, faute de quoi elle paiera le prix financier et humain exorbitant qu’il y a à réagir au coup par coup aux différentes crises.
Ces crises internationales incessantes engendrent des souffrances humaines indicibles. L’instabilité qui pèse sur le monde nous affecte directement, touchant à notre sécurité, à notre stabilité et à notre prospérité. La multiplication des conflits et la situation de déshérence de certains États auront forcément des retombées sur nous. Elles entraveront les efforts que nous menons pour venir à bout du terrorisme et du crime organisé, enfermeront les pays en question dans la pauvreté - ce qui ne fera que stimuler les flux migratoires, et saperont la sécurité des approvisionnements énergétiques de nos pays. Le risque d’instabilité de certains pays est appelé à s’accentuer au cours des décennies à venir, ne serait-ce qu’en raison des incidences qu’ont déjà le sida et les changements climatiques sur ces pays déjà déstabilisés.
La communauté internationale s’est sérieusement engagée ces dernières années à faire monter en puissance ses capacités d’interposition. Il est toutefois coûteux de reconstruire des États déliquescents ravagés par des conflits. C’est un travail de longue haleine et 50 % des pays en question basculent à nouveau dans la guerre cinq ans après. Prévenir les conflits en amont est plus rationnel financièrement, mais c’est complexe et c’est une tâche qui doit s’inscrire dans la durée. En Afrique en particulier, où depuis des années la Grande-Bretagne s’emploie à réduire la pauvreté, il s’agit de mener - parallèlement à la prévention et à la résolution des conflits, une action résolue en faveur de l’aide, de l’ouverture des échanges et de l’allégement de la dette. Quand la prévention échoue, il faut impérativement prévoir des mécanismes de crise plus réactifs et plus opérants.

Quelle est votre position vis-à-vis de votre engagement en Irak et vos projets à ce sujet ? Quelle est votre politique en matière de lutte contre le terrorisme international ? Et au sein de la Grande-Bretagne même ?
Rétablir la sécurité en Irak est une tâche ardue, au vu du climat d’extrême violence qui règne dans certaines régions, mais c’est notre priorité numéro un. Il n’y a pas de doute à avoir sur la détermination des gouvernements irakien, britannique et américain, à donner au peuple irakien la démocratie pour laquelle ils ont voté. Nous devons donc continuer à renforcer les effectifs et les moyens des forces de sécurité irakiennes.
La violence ambiante risque souvent d’occulter les progrès qui se dessinent. L’économie connaît une croissance de près de 3 % par an, la production de pétrole avoisine les deux millions de barils par jour. Il y a encore du pain sur la planche, mais malgré les pressions et les difficultés internes, le gouvernement continue à prendre des mesures pour régler les problèmes, à commencer par celui de la réconciliation nationale.
La conférence internationale de Charm el-Cheikh, qui a réuni récemment les pays de la région, a marqué un tournant dans le processus de reconstruction de l’Irak. Il nous incombe à tous de poursuivre sur cette voie.
La Grande-Bretagne s’est engagée à dégager une enveloppe supplémentaire d’au moins 150 millions d’euros, ce qui portera le total de son aide à l’Irak à plus d’un milliard d’euros. Sa collaboration avec le gouvernement irakien pour construire des infrastructures et débloquer des ressources budgétaires reste l’une de ses priorités.
Néanmoins, le climat de sécurité ne pourra s’améliorer que lorsque toutes les parties auront renoncé à la violence et participeront à l’effort de réconciliation nationale. Il faudra qu’elles s’unissent pour mettre en place un gouvernement d’union nationale qui ait les moyens d’agir et ne laisse personne à l’écart.
Si nous sommes intervenus en Irak et en Afghanistan, aux côtés d’autres nations partageant nos préoccupations, ce n’est pas parce que ce sont des pays musulmans, mais à cause des problèmes de sécurité qu’ils posaient. N’oublions pas que nous sommes aussi intervenus au Kosovo et en Bosnie, aux côtés de nos partenaires internationaux, pour protéger et aider les musulmans, et reconstruire le pays.

Le développement durable est-il une partie intégrante de votre politique étrangère ? Si oui, à quel niveau ? Quels sont vos principaux projets dans ce domaine ?
Le développement durable est au cœur de l’action nationale et internationale de la Grande-Bretagne. Securing the Future, la stratégie lancée par le Premier ministre en mars 2005, s’articule autour de quatre grands axes : Consommation et production, changement climatique et énergie, protection des ressources naturelles et mise en valeur des paysages, et enracinement des populations dans leur région d’origine. De son côté, le Foreign Office a mis sur pied, en janvier dernier, un plan d’action à l’horizon 2008 destiné à réaliser les objectifs de cette stratégie.
Son programme prévoit des crédits pour financer des projets à l’étranger, faire connaître les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gestion des affaires publiques, et sensibiliser à l’exploitation intelligente des ressources naturelles.
La lutte contre le changement climatique est l’une des priorités du gouvernement. Conscient de l’ampleur du problème et de l’urgence qu’il y a à y remédier, il y avait consacré l’essentiel de son action lors de la présidence du G8 et de l’Union européenne en 2005. Comme le souligne le rapport Stern, le coût de l’inaction risque d’être énorme non seulement pour l’environnement, mais aussi pour l’économie. D’après les estimations de Swiss Re, deuxième assureur mondial, le coût économique du réchauffement de la planète risque de doubler en dix ans, pour atteindre 110 milliards d’euros par an.
Le changement climatique, menace planétaire, appelle une solution à l’échelle planétaire, qui passe par la réduction des émissions de gaz carbonique et autres gaz à effet de serre. À cet égard, l’accord conclu lors du Conseil européen du printemps constitue un grand pas en avant dans la coopération européenne.
Sous la présidence britannique du Conseil de sécurité de l’ONU, en avril dernier, j’ai lancé et présidé le premier débat sur le changement climatique, pour tirer le signal d’alarme. C’est une grande première, dont le gouvernement britannique est fier d’être à l’origine.

Que pouvez-vous dire des relations entre la Grande-Bretagne et la France ?
Comme l’a dit le Premier ministre, Tony Blair, dans son message de félicitations à Nicolas Sarkozy au lendemain de sa victoire à l’élection présidentielle, il est plus important que jamais que la Grande-Bretagne et la France travaillent main dans la main. Nos deux pays ont à peu près le même nombre d’habitants et leur histoire a suivi un cours plus ou moins similaire. Aujourd’hui, ils ont les mêmes défis à relever : S’adapter à la mondialisation, construire des économies fortes et compétitives à même de rivaliser avec la Chine et l’Inde et, surtout, réformer les services publics et l’État-providence pour les mettre au diapason du monde moderne.
De nos jours, des pays comme les nôtres doivent nouer des alliances pour peser à l’international : La Grande-Bretagne avec la France, bien sûr, mais aussi avec ses partenaires européens et avec les États-Unis. La relation franco-britannique est donc essentielle. Même si nous ne sommes pas toujours d’accord, nous pouvons être une force de progrès en Europe et dans le monde.