« Le Monténégro tient à sa tradition d’État »

Préparation du référendum pour l’indépendance, adhésion à l’Union européenne, croissance économique durable et maintien de l’amitié avec la Serbie, telles sont les priorités du gouvernement du Monténégro.
Rencontre avec Milo Djukanovic, Premier ministre depuis le 8 janvier 2003.
Par Laszlo Liszkai.

Faits & Projets : Que signifient pour vous l’indépendance et le référendum ?
Milo Djukanovic
: Notre objectif stratégique est l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN, mais nous sommes aussi fermement déterminés à renouveler notre indépendance étatique. Lors des négociations précédant la signature de l’Accord de Belgrade, le Monténégro a démontré sa volonté constructive, responsable et coopérative envers ses partenaires, en acceptant l’arrangement étatique transitoire avec la Serbie. Nous avons prévu deux étapes. D’abord, via les signatures des représentants du Monténégro, de la Serbie et de la communauté internationale, le droit est garanti pour les États membres d’organiser le référendum à l’issue d’une période de trois ans afin de vérifier la volonté de la population concernant l’indépendance. D’autre part, la communauté internationale, par l’intermédiaire de son Haut-représentant, Javier Solana, pense que la Serbie et le Monténégro adhéreraient plus vite à l’Union européenne en tant que membres de la Communauté d’États qu’au titre de pays indépendants.

Que s’est-il passé après la signature de l’Accord de Belgrade ?
La signature de l’Accord de Belgrade a diminué les tensions dans les relations entre le Monténégro et la Serbie, mais a provoqué un grand mécontentement dans le milieu monténégrin indépendantiste. Notre gouvernement de l’époque a perdu son soutien si bien que des élections anticipées ont été organisées. C’était en octobre 2002. Ensuite, nous avons obtenu l’appui de la majorité des électeurs et avons pris un engagement, celui de permettre à la population, au cours du mandat de ce gouvernement et aux termes de l’Accord de Belgrade, de se prononcer sur le statut de l’État du Monténégro par un référendum. Nous le remplirons.
D’autant plus qu’entre-temps, il s’est avéré que la Communauté étatique est une formation inefficace et non fonctionnelle, dont les institutions sont faibles. Il est devenu clair que la position de Javier Solana est, en toute sincérité, irréelle. Puisque longtemps après la signature de l’Accord de Belgrade, non seulement nous ne sommes pas allés plus vite vers l’intégration, mais nous sommes en plus généralement piétinés. Et cela pour deux raisons.
Premièrement, parce que dès le début la Communauté d’États a été mal construite. Elle était une formation atypique dans laquelle l’association n’était pas capable de gérer ce processus en accord conjoint. Deuxièmement, parce que la Serbie a refusé durant longtemps d’accomplir ses obligations envers le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
Après cela, a suivi un arrêt dans les relations entre la Communauté d’États et l’Union européenne. Le Monténégro était un otage de cette situation et en a supporté les conséquences sans rien demander. L’arrêt a été débloqué par la mise en œuvre des voies jumelles, établies par l’Union européenne et aboutissant aux résultats encourageants réalisés de manière plus lente que pour les États typiques partenaires de l’Europe. Nous considérons que le Monténégro aussi a les mêmes droits que les autres Républiques de l’ex-Yougoslavie qui ont bénéficié des principes de la Commission Badinter et qui sont devenues indépendantes. Je voudrais souligner que notre loi sur le référendum comprend des règles plus strictes que celles en vigueur dans d’autres pays européens.

Comment jugez-vous la relation du Monténégro avec la Serbie ?
À travers l’histoire, le Monténégro et la Serbie ont été fortement orientés l’un vers l’autre et ont bâti de proches relations. Nous gardons un grand respect envers cette tradition. Nous sommes décidés à perpétuer cette bonne coopération, dans l’avenir aussi, entre le Monténégro indépendant et la Serbie, ainsi qu’avec les autres pays de notre entourage.
Cependant, cette longue tradition a été chargée d’aspirations hégémonistes, plus ou moins ouvertes, mais continues, des nationalistes serbes envers le Monténégro, qu’ils considéraient comme leur propriété et qu’ils avaient envie de gouverner.
Même la Communauté d’États actuelle, constituée par l’Accord de Belgrade, ne représente pas un cadre adéquat pour les bonnes relations entre les deux pays. Il est question d’une communauté à deux têtes n’existant plus dans le monde, tout particulièrement quand il s’agit de membres si disproportionnés. Dans une telle situation, la Serbie, 8 fois plus grande, tente de dominer, ou plutôt de diriger le Monténégro.
Nous lui avons proposé de régler nos relations de manière appropriée et de former l’Union des États indépendants. Nous estimons que c’est la meilleure solution. Une telle offre permettait aux deux pays, en tant qu’États, d’avoir une reconnaissance internationale, de gérer leur propre avenir, tout en respectant leur liaison traditionnelle. La Serbie n’a pas accepté. Elle ne renoncera pas à l’intention de régir la vie des autres jusqu’à ce qu’elle ne devienne pas, en effet, un État démocratique et pro-européen. De plus, pendant ce temps, la stabilité dans la région reste toujours un grand point d’interrogation. Nous sommes patients, notre offre est ouverte jusqu’au début des préparatifs pour le référendum. Je pense que même à Bruxelles, notre proposition n’est pas soutenue pour le moment, si bien qu’ils n’ont pas suggéré à Belgrade de répondre positivement à notre offre.

Selon vous, l’éventuelle séparation d’avec la Serbie aura-t-elle des conséquences sur les négociations avec l’Union européenne qui préfére plutôt un Accord d’association avec la Serbie et le Monténégro ensemble ?
Le référendum et le début des négociations relatives à l’Accord de stabilisation et d’association sont deux processus séparés, qui ne s’excluent pas réciproquement. Au contraire....
La question de statut d’État, conçu dans le sens moderne et européen du mot, est tout à fait compatible, et je dirais que c’est la condition pour une intégration européenne dynamique et appropriée.
En commençant des négociations sur l’Accord avec l’Union européenne, nous entrons dans l’étape supérieure du rapport de partenariat. Cela donne la possibilité de développer un vaste plan de coopération et offre l’occasion d’adapter le système indispensable pour réaliser notre objectif final, l’adhésion à l’Union européenne.
Nous avons préparé l’infrastructure pour les négociations et le référendum ne ralentira pas le processus d’adhésion. Je suis persuadé que la décision des citoyens sera en faveur de l’indépendance. Nous sommes décidés à appliquer les standards en vigueur au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et de l’Union européenne dans le processus référendaire. C’est pourquoi nous espérons que Bruxelles acceptera la décision issue du référendum.
C’est alors que vont s’ensuivre les préparatifs pour passer du modèle des voies jumelles à un accord particulier avec chaque État.
Le référendum monténégrin ne peut pas avoir d’influence sur le règlement du problème du Kosovo. Il s’agit de deux questions qui sont de natures différentes. Ce problème reste le dernier conflit non résolu dans les Balkans. Il sera réglé selon l’évolution de la relation Belgrade-Pristina-Nations unies.

Quels sont les points forts et les points faibles du Monténégro ?
Malgré sa petite taille, le Monténégro a démontré sa force dans la période récente, la plus dure de son histoire, à l’époque où Milosevic essayait d’embraser l’incendie de la guerre sur notre territoire. Bien que cela n’ait pas été facile, nous avons réussi à conserver l’harmonie et la tolérance multi-ethniques au moment où les conflits interconfessionnels se sont déchaînés dans les Balkans. Le Monténégro a sauvegardé des vies humaines et des biens grâce à la sagesse de ses citoyens et à la politique d’État menée durant cette période. Ce qui pèse sur lui en ce moment, c’est donc son statut d’État indépendant en suspens et la division politique sur cette question date de 1918 quand le Monténégro l’a perdu. Mais encore une fois, je reste persuadé que le nombre des citoyens comprenant que l’indépendance nous est indispensable pour gérér notre avenir européen augmente de jour en jour. Cette conviction sera confirmée par les résultats du référendum.

Il est dit que la majorité de l’industrie privatisée est déjà aux mains d’investisseurs russes. Vous ne pensez pas que cela peut être stratégiquement dangereux pour votre pays ?
Ce n’est pas exact. Au moment où le partenaire russe prendra en charge le Combinat d’aluminium et la mine de bauxite, avec l’achèvement de quelques autres privatisations en cours, presque 80 % d’anciens capitaux sociaux seront dans le secteur privé. Le processus de privatisations se déroule conformément aux standards internationaux par la voie d’appels d’offres et avec la participation de conseillers, obligatoirement des consultants internationaux, élus aussi sur appels d’offres. Le prix que nous obtenons de la privatisation est considérablement plus important que celui offert il y a quelques années, tant dans le secteur du tourisme que dans d’autres domaines.
Nous n’avons pas de préjugés sur l’origine nationale du capital. Nous tenons beaucoup à obtenir un investissement propre, peu importe d’où il vient. Les capitaux belges, japonais, slovènes et grecs, sont présents dans l’industrie, tandis que les investissements hongrois, allemands, norvégiens, slovènes, croates, israéliens et français, sont dans les secteurs des télécommunications, du tourisme et des banques.
Pendant des années, il n’y a pas eu de capitaux russes. Leur intérêt pour le Monténégro remonte à un an ou deux. D’autre part, je voudrais souligner qu’il n’existe pas de prétentions de Moscou d’influer de n’importe quelle manière que ce soit sur nos intérêts stratégiques par l’intermédiaire de leurs investisseurs. Les spéculations sur la domination prétendue des capitaux russes au Monténégro remontent à l’annonce de l’intérêt de la compagnie Rusal pour l’achat du Combinat d’aluminium. La privatisation de cette société s’est déroulée dans le respect de procédures précises. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la BNP/Parisbas y ont participé en tant que consultantes. Tous les grands producteurs mondiaux -  parmi lesquels les sociétés américaine Alcoa et canadienne Alcan – ont été invités à vérifier s’ils étaient intéressés par le Combinat d’aluminium à Podgorica. Nous n’avons accepté la proposition de Rusal qu’après l’avoir étudiée minutieusement.

Après les privatisations, quelles seront les autres ressources du pays ?
Il est apparent, même à l’œil nu, que le Monténégro indépendant est un projet économique, pas seulement soutenable, mais qui a aussi des perspectives. Il est plus qu’évident que quelque 650 000 habitants peuvent bien vivre en renforçant une économie de marché ouverte, dont les priorités fondamentales de développement sont dans le secteur du tourisme et les services, y compris l’agriculture et l’industrie agroalimentaire, avec un accent particulier sur la production des aliments bio. Le préalable pour la réalisation de nos priorités est l’amplification et l’amélioration des infrastructures. C’est la raison pour laquelle nous avons commencé à investir par nos propres ressources dans les infrastructures indispensables à l’évolution du tourisme. En construisant le tunnel de Sozina, Podgorica, s’est rapprochée du littoral, ainsi que de plusieurs nouveaux passages de frontières. Afin de stimuler l’essor du nord du pays, en le reliant aux régions centrales et au littoral, nous nous sommes engagés à construire une nouvelle route de Podgorica à Kolasin.

Quelles sont les perspectives de développement du Monténégro ?
Notre priorité est le développement économique basé sur l’élargissement de l’importance du secteur privé, le seul capable de répondre aux défis de la concurrence internationale. Nos ambitieux projets pour le progrès reposent sur la stabilité macroéconomique démontrée par les indices. Depuis ces dernières années, l’inflation est en baisse. Fin 2005, elle est de 3 % et le déficit budgétaire de 2 %. Ces deux paramètres sont inférieurs aux standards des pays de l’Union européenne. Les rentrées fiscales au cours des dix premiers mois de la même année dépassent de 2 % celles prévues. La hausse du produit national brut se poursuit. Par rapport à la même période de l’année précédente, le nombre de visiteurs étrangers a augmenté de 17 % au cours des neuf premiers mois de l’année courante. Durant cette même période, les revenus du secteur touristique ont augmenté de 22 %. Début novembre, le nombre de chômeurs annoncé par l’Agence pour l’emploi était de 52 000. Il est de 30 000 inférieur à celui observé au début du mandat de ce gouvernement, il y a deux ans et demi. Tout cela grâce à la présence croissante des investisseurs étrangers qui, pendant les neuf premiers mois de 2005, représentaient 253 millions d’euros. Cependant, les changements relatifs à la structure des investissements sont beaucoup plus importants que les indicateurs quantitatifs.

Comment jugez-vous vos relations avec la France ?
Toutes les fois que l’on parle des relations entre le Monténégro et la France, nous nous rappelons toujours, avec un énorme respect et une grande reconnaissance, l’appui que la France a apporté à la lutte contre la dictature de Milosevic.
De même, nous sommes très reconnaissants de la contribution considérable que le président Jacques Chirac, grand ami de la paix, a apporté pour que le petit Monténégro, en 1999, soit épargné au maximum des destructions de l’OTAN.
En ce qui concerne le référendum monténégrin, la France, en tant que membre de l’Union européenne, suit son point de vue et préfère le maintien de la Communauté d’États. Nous comprenons et respectons une telle attitude, mais nous sommes persuadés que la France, en tant qu’État démocratique, soutiendra la volonté des citoyens exprimée à l’issue du référendum, qu’il s’agisse du maintien de la Communauté ou de l’indépendance.

Un message ?
Permettez-moi de faire une digression et de rappeler que la France est un grand État européen qui tient fortement à sa tradition. Le Monténégro est un petit État européen qui tient à sa longue tradition d’État. Au moment où le Monténégro a acquis la reconnaissance internationale et est devenu un État indépendant par la décision prise au Congrès de Berlin en 1878, il n’y avait tout au plus une dizaine d’États en Europe.
À notre époque, sur notre continent uni et moderne, on ne distingue pas les États d’après leur grandeur, mais selon leur capacité à atteindre les standards européens. Le Monténégro fait des efforts assidus pour les respecter et souhaite atteindre le niveau démocratique et économique aussi bien de la France que celui d’autres grands ou petits pays de l’Union européenne.
Je suis convaincu que le Monténégro deviendra un État indépendant en 2006 et continuera, par la suite, à adopter toujours plus vite les standards européens, et, finalement, accélérera son adhésion à l’Europe unie. Nous souhaitons une coopération ouverte, un partenariat et une amitié avec la Serbie ainsi qu’avec tous les autres pays de notre entourage, l’épanouissement des libertés de l’homme, le développement de l’économie et un meilleur niveau de vie. Bref, une vie appropriée aux citoyens de l’Europe, auxquels les Monténégrins appartiennent.