« La Serbie doit regarder l’année 2006 avec optimisme. bien que difficile, complexe et pleine de défis, elle sera, dans une grande mesure, l’année des éclaircissements »

Solution pour le statut futur du Kosovo, intégration à l’Union européenne, référendum au Monténégro pour son indépendance, coopération avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie… 2006 est une année politiquement décisive pour la Serbie et le gouvernement de Belgrade. Rencontre avec Vojislav Kostunica, Premier ministre depuis février 2004.
Par Delphine Evmoon.

Faits & Projets : Quelles sont les priorités du gouvernement de Serbie ?
Vojislav Kostunica : La priorité de la Serbie est, en ce moment et sans aucun doute, une solution optimale du statut futur du Kosovo et Metohija. Je suis persuadé qu’en œuvrant en commun et en appliquant les principes internationaux généralement reconnus, nous parviendrons, par un dialogue, à la meilleure solution pour le Kosovo et Metohija dans le cadre de la Serbie-et-Monténégro. Je crois que la seule solution vraiment réelle et viable pour l’avenir du Kosovo et Metohija est celle fondée sur le droit international, la justice et les principes généralement reconnus sur lesquels reposent la paix et la stabilité dans le monde. Toute solution pour le Kosovo et Metohija doit respecter les principes fondamentaux du droit international, et l’avenir du Kosovo et Metohija doit être recherché dans une autonomie substantielle dans le cadre des frontières de notre État internationalement reconnues.
L’autre moment décisif pour mon pays est la voie vers l’intégration européenne. L’avenir européen repose sur des valeurs solides créées dans une longue tradition culturelle européenne à laquelle le peuple serbe participe par ses plus belles réalisations, ses monastères et églises, dont Hilandar, Studenica, Gracanica, Decani, et la patriarchie de Pec. Je suis convaincu que nous ne pouvons édifier un avenir sûr de notre pays que sur les valeurs et vertus réelles. Toutefois, nous sommes conscients qu’il nous est indispensable de remplir une série de conditions préalables pour continuer notre intégration européenne. C’est sans aucun doute la coopération avec le Tribunal de La Haye. Belgrade s’intéresse à ce que la coopération avec le Tribunal soit terminée avec succès. Une grande partie de nos obligations sont remplies par le fait que des personnes s’y sont rendues volontairement.
Comme impératif s’impose, bien évidemment, l’adoption d’une nouvelle Constitution de la République de Serbie.

La Serbie ne jouit toujours pas d’une excellente image à l’étranger. Que pouvez-vous en dire ?
Si on regarde réellement, depuis les changements démocratiques en octobre 2000, beaucoup de choses ont été faites. En Serbie, on vit différemment par rapport à la période de Slobodan Milosevic. Bien sûr, la Serbie a à connaître encore toute une série de tentations sur la voie du maintien et du renforcement de la démocratie et de l’établissement d’un État de droit. La modification de l’image médiatique d’un pays est un processus dur et de longue durée, qui exige un travail plein de sens et solide de l’ensemble de la société. Notre tâche est d’autant plus difficile que nous étions isolés pendant toute une décennie. Aujourd’hui encore, des questions difficiles pèsent sur nous : le Kosovo et Metohija, nos rapports avec le Monténégro, le niveau de vie de la population. Il me semble que, d’une certaine manière, l’opinion publique internationale est saturée des questions relatives aux Balkans. Dans ce sens, je salue votre projet et considère qu’il présentera au moins dans une certaine mesure la Serbie-et-Monténégro sous un angle moins connu.

Pouvons-nous parler de démocratie et de stabilité politique en Serbie ? D’après vous, la popularité des radicaux est-elle en augmentation ? Quelle est leur dimension sur la scène politique ?
Après le 5 octobre 2000, la démocratie a été instaurée en Serbie et par cela une stabilité politique qui doit se renforcer davantage. La Serbie est actuellement dotée d’un gouvernement démocratique, qui a une majorité à l’Assemblée. Nous avons à adopter la nouvelle Constitution, ce qui encrera davantage les fondements mêmes de l’ordre démocratique. Les élections générales à tous les niveaux auront ensuite lieu et tous ces processus contribuent à la stabilité et au renforcement des institutions démocratiques.

Que pouvez-vous dire sur le problème des réfugiés et des personnes déplacées en Serbie ?
Après l’éclatement des conflits guerriers en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, ont eu lieu de grandes migrations de la population de nationalité Serbe, qui a trouvé le salut dans ses Républiques-mères, que sont la Serbie et le Monténégro. De même, des actions guerrières pendant les bombardements par l’OTAN, ainsi que la position insupportable des Serbes et des Monténégrins au Kosovo et Metohija après l’arrivée de la MINUK et de la KFOR, ont pour conséquence un grand nombre de réfugiés et de personnes provisoirement déplacées du Kosovo et Metohija. Deux tiers des Serbes se sont vus obligés de quitter la province et à ce jour ils ne sont pas rentrés chez eux. Dépendamment de la violence des conflits guerriers et des sources de données, le nombre de réfugiés et de personnes déplacées sur le territoire de la Serbie variait entre 350 000 et 800 000. Par ses programmes et par des accords internationaux, le gouvernement de la République de Serbie fait tout pour rendre possible l’intégration des réfugiés et des personnes déplacées dans les milieux dans lesquels ils sont provisoirement installés ou pour créer des conditions pour leur retour au foyer.

Que peut-on dire de la situation de la Serbie liée au Kosovo et Metohija ?
S’agissant de notre regard sur l’avenir du Kosovo et Metohija, nous avons des cadres solidement posés dans le droit international. Nous insistons sur la nécessité du respect des principes internationaux sur lesquels repose l’ordre international et dans ce contexte nous refusons des solutions trouvées à l’avance. Notre plate-forme pour les négociations est fondée sur le principe de sauvegarde de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de notre pays, une autonomie substantielle pour le Kosovo et Metohija au sein de la Serbie, l’établissement d’une entité serbe au Kosovo et Metohija par un processus de décentralisation globale, la protection des églises et monastères orthodoxes et de l’ensemble du patrimoine culturel au Kosovo et Metohija, ainsi que sur la protection des biens publics et privés dans la province. La question-clé est la décentralisation. Elle est en même temps le premier thème des négociations. En effet, la décentralisation est depuis longtemps le premier et le vrai thème, mais malheureusement presque rien n’a pas été fait dans ce domaine. Ni la MINUK ni la communauté internationale n’ont fait de progrès dans le domaine de la décentralisation. Je peux dire que le gouvernement de la Serbie l’a fait le plus dans le cadre de son plan de règlement de la situation au Kosovo et Metohija, adopté à l’unanimité l’an dernier par l’Assemblée nationale de Serbie. Le plan du gouvernement serbe est très détaillé. La direction principale est d’augmenter, à travers la décentralisation, la sécurité des Serbes et des non-Albanais au Kosovo et Metohija, de permettre le retour de la population serbe et non-albanaise expulsée, et de rendre possible l’exercice de tous les droits, garantis partout dans le monde, des domaines de l’éducation, de la culture, de la police, de la justice... Notre position est le fait qu’il est nécessaire d’instaurer une décentralisation globale, donc sur l’ensemble du territoire du Kosovo et Metohija, et pas expérimentalement et partiellement. La décentralisation doit permettre les droits pour les Serbes au Kosovo et Metohija, leur permettre la vie et le développement économique. 

Quel effet aura une éventuelle indépendance du Monténégro sur la Serbie ? 
Je considère que la survie de la communauté d’États est une meilleure solution et le point de vue de Belgrade est identique à la position de Bruxelles. Il est important de définir les critères pour la validité des résultats du référendum. La position de la Commission de Venise par rapport à la question de la majorité référendaire est induite des règles existantes et de la pratique. Selon la pratique en Europe et sur l’espace de l’ancienne RSFY, le référendum sur le sort de l’État est fondé si un grand nombre d’électeurs ont voté pour cette décision. On oublie à quelle majorité a été voté le fait que la Serbie et le Monténégro forment leur État en 1992. Si à l’époque deux tiers de l’ensemble du corps électoral ont voté pour un État commun, alors une majorité au moins semblable est nécessaire pour que cet État soit divisé, partagé. Cela signifie qu’il ne faut même pas songer à une majorité inférieure à 50 % de l’ensemble du corps électoral. De même, je considère qu’il est plus correct de permettre à tous les ressortissants monténégrins de voter au référendum car qu’est-ce qui est plus normal que le fait que les ressortissants décident de leur État.

Que pouvez-vous dire de vos rapports avec la France ?
Historiquement parlant, la Serbie et la France avaient depuis toujours des rapports d’amitié. Aujourd’hui, dans les circonstances politiques contemporaines, les rapports entre la Serbie et la France, celle-ci membre en tête de l’Union européenne avec un rôle important dans les relations internationales, ne cessent de progresser. J’apprécie hautement la contribution de la France dans le règlement des questions complexes importantes pour mon pays. Les relations économiques, elles aussi s’améliorent de plus en plus. La France est notre sixième partenaire en termes d’exportations et notre cinquième partenaire pour les importations. La présence des sociétés françaises en Serbie est importante, avec Michelin, Lafarge et Intermarché, par exemples, et les grandes banques françaises, comme le Crédit Agricole et la Société Générale. La coopération culturelle est depuis toujours à un niveau enviable, la coopération universitaire est très développée, et un lycée français sera bientôt établi à Belgrade. Le ministère de la Science et de la Protection de l’environnement de Serbie et le Centre national de la recherche scientifique de France ont signé l’année dernière un accord de coopération entre les équipes de recherche scientifique à travers le travail sur des projets communs, l’échange d’informations et l’utilisation des équipements. La Serbie-et-Monténégro a signé avec la France des accords respectifs sur la protection des investissements, visant à éviter la double imposition, sur la coopération culturelle... Le fait qu’en France vivent environ 120 000 de nos ressortissants, dont la majorité possèdent la double nationalité, contribue certainement aux relations traditionnellement bonnes et amicales.

Un message ?
La Serbie doit regarder l’année 2006 avec optimisme. Bien que difficile, complexe et pleine de défis, 2006 sera dans une grande mesure l’année des éclaircissements. Une partie importante de la voie vers l’Union européenne est parcourue, et il n’y a pas de point de retour. Certaines obscurités seront réglées et, j’en suis persuadé, de la bonne manière. Je crois que la communauté d’États se maintiendra et que par l’adoption d’une nouvelle Constitution démocratique, nous organiserons au mieux notre État de l’intérieur.