Entretien avec
Vuk Draskovic, ministre des Affaires étrangères de l’Union
de Serbie-et-Monténégro.
Par
Delphine Evmoon.
Faits & Projets
: Des négociations entre l’Union européenne et
la Serbie-et-Monténégro pour la conclusion d’un
Accord de stabilisation et d’association (ASA), le premier pas
vers votre statut de membre, ont débuté en octobre dernier.
En êtes-vous satisfait et qu’en attendez-vous ?
Vuk Draskovic
: J’en suis bien évidemment satisfait. Cela est très
encourageant. Et je pense que notre devoir est de ne pas manquer cette
opportunité. La Serbie-et-Monténégro mérite
un avenir européen. Historiquement et culturellement, nous
appartenons à l’Europe et partageons les mêmes
valeurs. Le potentiel européen est digne de respect. Je tiens
à préciser que quelque 1,5 million de citoyens de Serbie-et-Monténégro
travaillent et sont actuellement intégrés non seulement
dans les pays de l’Union européenne, mais également
au Canada, aux États-Unis et dans les pays de l’ex-Yougoslavie.
C’est important. Dans le passé, la Yougoslavie communiste
était un État différent des autres pays communistes
de l’Europe de l’Est. Nous étions particuliers
et déjà européanisés. Nous étions
l’Est de l’Ouest et l’Ouest de l’Est.
N’êtes-vous
pas surpris que la Slovénie ait rejoint si facilement l’Union
européenne ? Et que la Croatie soit à sa porte ? Le
potentiel de la Serbie est équivalent, voire plus élevé,
au potentiel des Slovènes et des Croates. Pourquoi ? Parce
que, tout d’abord, la Serbie-et-Monténégro est
un État-pont entre l’Europe et l’Asie, entre la
mer Adriatique et le Danube. Et le Danube appartient à l’Europe
comme la Méditerranée, l’océan Atlantique
et la mer du Nord. Nous sommes également le seul pays de l’Europe
de l’Est, avec un marché régional de 60 millions
d’habitants (sans la Turquie), à avoir signé un
accord de libre-échange avec la Russie et à la veille
d’en obtenir un similaire avec l’Ukraine. Nous sommes
au cœur des Balkans de l’Ouest et le centre de l’Europe
du Sud-Est. La Serbie-et-Monténégro est un facteur de
stabilité. Mais, en même temps, au centre de la Serbie
se situe le cœur de cette région, le Kosovo. Tout ce qui
arrivera à l’avenir dans cette région dépendra
de la solution trouvée par la communauté internationale
sur son statut futur. Les négociations à ce sujet viennent
de démarrer ainsi que les navettes diplomatiques et je crois
que le résultat définitif pourrait être la solution
à l’égard, non seulement, des frontières
de la Serbie-et-Monténégro et des droits de la majorité
albanaise, mais également de la protection des droits des minorités
serbe, croate, turque et de toutes les autres.
Quelles sont les relations
de la Serbie-et-Monténégro avec l’OTAN ?
Nous
voulons rejoindre l’Union européenne et immédiatement
après l’OTAN. Cette stabilité politique est une
condition importante pour les investisseurs étrangers et la
Serbie sera la meilleure place où investir dans toute l’Europe
très prochainement, si nous triomphons du dernier obstacle
qu’est l’obligation de livrer Ratko Mladic, inculpé
par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie
(TPIY), à La Haye.
Justement, je souhaitais
parler de votre coopération avec le TPIY…
La Serbie-et-Monténégro
vient de se rapprocher de l’Union européenne et, prochainement,
nous serons invités à rejoindre l’OTAN, probablement
ensemble avec la Croatie, la Bosnie, l’Albanie et la Macédoine.
C’est la politique à la fois de l’Union européenne
et de l’OTAN d’européaniser les Balkans de l’Ouest
et c’est une très bonne décision car ils sont
encadrés, en termes politiques, par Bruxelles, Washington et
Moscou. Il existe deux opportunités pour nous et les Européens.
La première est l’européanisation de la région
et la seconde est de prendre le risque de la balkanisation de l’Europe.
Et le choix de l’OTAN et de l’Union européenne
est fait.
J’espère
que nous vaincrons cet obstacle très rapidement et, après
cela, je suis très optimiste aussi longtemps que les perspectives
européennes de mon pays sont concernées.
Que pouvez-vous nous
dire de vos relations avec vos voisins ?
La
pierre angulaire de notre politique étrangère est tout
d’abord d’entretenir les meilleures relations avec les
États de l’ex-Yougoslavie. Dans nos cœurs, tous
les pays y ayant appartenu sont une partie de nous-mêmes et
de nos vies. La Yougoslavie était un État magnifique
et elle a été détruite. Mais elle n’est
pas morte. Il est donc tout à fait normal que nous gardions
un sentiment particulier à l’égard des Slovènes,
des Croates, des Bosniaques et des Macédoniens. Et inversement,
ils ont le même sentiment à l’égard des
Serbes et des Monténégrins. Nous avons également
souhaité entretenir les meilleures relations avec les Albanais,
mais nous ne l’avons pas fait, même si cela est en bonne
voie maintenant. Les relations avec la Grèce sont excellentes,
ainsi qu’avec la Bulgarie et la Roumanie. Je ne comprends pas,
parfois, la montée en épingle d’incidents isolés
en Voïvodine car nous entretenons aussi de bonnes relations avec
la Hongrie.
En résumé,
pour le moment, vos priorités sont l’Union européenne,
l’OTAN, la coopération avec le TPIY et vos relations
avec les pays voisins ? Peut-on dire que votre pays est à un
tournant de son histoire ?
Nous
payons encore le prix des crimes et de la politique anti-démocratique
de Slobodan Milosevic, qui a agi en défaveur de la population
serbe. Je pense que dans l’ensemble notre image a changé,
pas complètement, mais aux yeux de nos amis à Paris,
à Londres, à Washington, à Berlin et à
Rome, nous ne sommes pas le même peuple que Milosevic a présenté
pendant plus de dix ans. Et je pense que, très vite, nos amis
vont réaliser que Milosevic n’a jamais représenté
notre histoire, nos traditions, et les souhaits des Serbes et de la
Serbie.
Que pouvez-vous dire
de vos relations avec la France ?
Allez,
s’il vous plaît, dans le parc de Kalemegdan et vous y
verrez le monument non pas dédié à Voltaire,
à Montesquieu ou à Hugo, mais à la France. Vous
pourrez y lire l’inscription suivante : « Nous aimons
la France comme elle nous a aimés ». Notre allié
durant la Première Guerre mondiale était la France et
elle a sauvé notre Nation. À cette époque, nous
étions proches de l’anéantissement. Nous ne l’oublierons
jamais. Elle a accepté notre armée et a imposé
un protectorat allant jusqu’à l’île de Corfou.
Notre armée a récupéré et la France a
accepté nos soldats malades et blessés ainsi que nos
enfants pour les éduquer. Finalement, ensemble, nous avons
vaincu l’ennemi et avons terminé la guerre en vainqueurs.
Et dans le cœur des Serbes, la France aura toujours une place
à part.
Vous êtes confiant
en l’avenir ?
Je
suis très confiant, mais, en même temps, j’ai très
peur de la possibilité de rater une opportunité. L’éventualité
d’un regain de pouvoir des forces politiques qui ont gouverné
la Serbie avant 2000 aurait des conséquences extrêmement
tragiques sur notre avenir. Justement, je disais, il y a quelque temps,
dans une interview à un journal serbe, que c’était
le moment de suivre l’exemple de la France – je me réfère
à la mobilisation de la population française pour empêcher
l’éventuelle élection lors des dernières
élections présidentielles de Le Pen à la tête
de la République. En Serbie, nous mobilisons toute la Nation
pour prévenir de la tragédie d’une victoire possible
de ces partis politiques. La vraie question est, comme Shakespeare
l’a dit : être ou ne pas être ?