« L’Europe a la possibilité de rester un acteur principal sur la scène mondiale »

Rencontre avec Karel De Gucht, ministre belge des Affaires étrangères.

Faits & Projets : Quelles sont les priorités de la politique étrangère de la Belgique ?
Karel De Gucht : Cette année, la Belgique assume la présidence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l’OSCE. Cette organisation est d’une très grande importance en sa qualité d’organe de concertation entre les deux anciens blocs de la Guerre froide. Elle joue un rôle crucial dans la stabilisation des conflits, par exemple dans les pays qui, à l’époque, faisaient partie de l’Union soviétique et des Balkans. Cette présidence représente non seulement un énorme défi pour la Belgique, qui pourra jouer un rôle très important sur la scène mondiale, mais elle est aussi une tâche difficile consistant à créer un équilibre entre tant de visions et d’intérêts différents. Pour les deux années qui suivent, la Belgique se porte également candidate à un siège au sein du Conseil de Sécurité des Nations unies. À cet égard, la présidence de l’OSCE est le test idéal de notre politique diplomatique.
En outre, l’année 2006 sera cruciale pour la transition à la République démocratique du Congo (RDC), un processus complexe, mais indispensable pour la stabilité dans la région. La Belgique s’est toujours engagée à faire tout le nécessaire afin de pouvoir établir la paix et donner le coup d’envoi à la prospérité économique dans la région des Grands Lacs. Dans ce contexte, l’organisation des élections en RDC constitue un pas important dans
la bonne direction. En même temps, nous devons assurer la poursuite de la lutte contre la corruption, la réforme militaire et nombre d’autres projets visant à établir la stabilité dans ce pays. Tout cela ne sera pas évident.
Ensuite, l’Union européenne continuera à occuper une place importante sur l’agenda. Après avoir vécu une période difficile, l’Union doit mettre tout en œuvre pour regagner la confiance des citoyens. À cet effet, l’Union doit en premier lieu gouverner : démontrer que l’unification et l’élargissement constituent une partie de la solution et non une partie du problème, comme tant de personnes le prétendent. Cette tâche demandera beaucoup de créativité et surtout beaucoup de courage politique de la part de tous les leaders européens.

La diplomatie économique est-elle une nouvelle priorité politique de la Belgique ?
En effet, depuis mon entrée en fonction comme ministre des Affaires étrangères en 2004, j’ai mis l’accent sur l’importance de la diplomatie économique comme appui concret à nos entreprises à l’étranger.
L’année dernière, grâce à notre intervention efficiente à Moscou, une entreprise est parvenue à récupérer son équipement de dragage confisqué indûment par les autorités locales. En Malaisie, une action de notre ambassade et de nos services à Bruxelles a permis à une autre entreprise belge de défendre ses chances, quand elle a été empêchée de concourir pour un contrat important.
Ceux ci ne sont que deux exemples qui me semblent marquants pour l’action à laquelle nous aspirons, avec l’accent sur le pragmatisme et l’efficacité. Lors de mes missions aussi, je m’occupe systématiquement des obstacles au commerce ou à l’investissement rencontrés par nos entrepreneurs à l’étranger.


Quand vous dites que « sans une dimension éthique, la politique étrangère perd la légitimité nécessaire », à quoi pensez-vous ?

En tant que ministre des Affaires étrangères, il faut être pragmatique. Un pays de taille moyenne comme la Belgique doit opter pour la modestie et doit savoir estimer quel poids il peut exercer sur la politique mondiale. Il n’empêche, les principes de notre politique extérieure portent effectivement une dimension éthique. Les droits fondamentaux de l’homme, la démocratie et la promotion de l’État de droit occupent une place centrale dans notre agenda politique. Nous défendons sans cesse ces valeurs, ensemble, avec et au sein de l’Union européenne, des Nations unies et de l’OSCE.
Néanmoins, des avancées « petites » et concrètes sont à cet égard plus efficaces que des discours fleuves. Prenons l’exemple de l’OSCE. Si nous nous définissons purement et uniquement comme « les défenseurs des droits de l’homme », nous risquons de perdre notre crédibilité de honest broker, qui doit défendre les priorités et intérêts des 55 pays membres et qui doit trouver des équilibres. Afin de pouvoir imposer des objectifs inspirés par une certaine éthique, il faut pouvoir maintenir toutes les parties concernées autour de la table.


Selon vous, l’Europe dispose-t-elle des moyens financiers pour la réalisation de ses ambitions après l’élargissement ?

Le compromis du budget européen n’est pas ambitieux, sûrement pas pour une Union européenne en pleine expansion. Cette proposition était la seule option réalisable à ce moment.
Nous attendons maintenant la décision du Parlement européen. Il est certain que les investissements futurs devront être augmentés. Je pense notamment aux réseaux transeuropéens. Les montants attribués à la défense et à la politique extérieure sont sans aucun doute loin d’être suffisants dans ce budget pluriannuel. En réalité, Javier Solana remplit déjà la fonction de ministre des Affaires étrangères européen, tandis que les moyens financiers qui doivent appuyer et donner davantage de visibilité à cette politique manquent dans le budget européen. Au lieu des maigres 50 milliards d’euros à présent prévus dans le budget, il faudrait à termes atteindre le montant de 300 à 500 milliards d’euros.

Dans un monde qui globalise rapidement, l’Europe devient, sur le plan économique et démographique, de plus en plus petite. Une politique extérieure concertée et résolue peut-elle renverser ou ralentir cette évolution ?
Comme je le disais tout à l’heure, la politique extérieure de l’Union européenne fonctionne déjà à un niveau plus élevé qu’auparavant. Établir une politique n’est pas seulement une question de ressources financières, il s’agit également de la volonté politique de mettre en marche certaines thématiques qui comptent réellement.
Il ne faut donc pas avoir des doutes du rôle de l’Union, celui-ci reste très important. N’oublions pas que l’Union était un des protagonistes lors des négociations de l’accord de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Hong Kong, concernant la libéralisation du commerce mondial. Elle jouait le même rôle lors des discussions sur le dossier nucléaire iranien, menées par les pays de l’Union et la Commission, et appuyées par les États-Unis. L’Europe a la possibilité de rester un acteur principal sur la scène mondiale. Son poids économique et diplomatique n’est pas forcément égal à son nombre d’habitants.


Que signifie pour vous le bilatéralisme proactif dans le contexte européen ?

L’anatomie de l’Union a beaucoup changé ces dernières années et ces changements requièrent une réaction active de chaque pays. En égard à notre taille, nous devons chercher des alliés, des pays qui partagent la vision belge sur l’Europe.
Ceci suppose un renforcement des relations bilatérales dans notre politique européenne, c’est-à-dire des contacts réguliers de confiance avec des partenaires européens qui partagent notre vision et qui peuvent contribuer à rejoindre nos objectifs. Au sein du Conseil européen, il faut avoir des alliés sur lesquels on peut compter. J’essaie de donner plus d’élan à la dimension bilatérale de notre diplomatie européenne.
Soyons clairs : avec cette nouvelle approche bilatérale, je ne désire pas prendre le chemin de l’inter-gouvernementalisme, opposé à la voie communautaire. Notre vision et notre objectif restent inaltérés, mais le chemin conduisant à cet objectif devra être différent d’auparavant.

Comment jugez-vous les relations franco-belges ?
Les relations entre notre pays et la France sont traditionnellement bonnes. Nous partageons dans une large mesure la même opinion quant au développement et à l’approfondissement de l’Union européenne. Nos deux pays sont persuadés que l’intégration et l’élargissement sont parfaitement compatibles et doivent aller ensemble. Ainsi, l’Union pourra jouer un rôle significatif sur la scène mondiale. Songez au plaidoyer pour le développement de la défense européenne, un projet auquel souscrivent les deux pays. Évidemment, la France est un des partenaires de nos relations bilatérales renforcées, dont je viens de parler.