« La société pakistanaise est une société modérée »

Rencontre avec le major général Shaukat Sultan Khan, directeur général de l’« Inter Services Public Relations » (ISPR) et porte-parole de l’armée pakistanaise depuis juin 2003. Par Delphine Evmoon.

F&P : L’image de la société pakistanaise dans les pays occidentaux passe pour être extrémiste. Qu’en pensez-vous ?
Shaukat Sultan Khan : Je pense que cette image est mal projetée et ternie à cause, tout d’abord, du manque d’informations sur la société pakistanaise et, tout simplement, car certaines puissances ont plutôt intérêt à ce qu’elle soit perçue ainsi à l’étranger. Le Pakistan que vous connaissez est sécuritaire et sa société est modérée. Certains extrémistes, dont le pourcentage est très faible comparativement à la population, vivent au Pakistan, mais comme une attention toute particulière leur ait porté, la société pakistanaise passe pour être extrémiste dans son intégralité.

Une grande partie des médias occidentaux affirme que des terroristes opérant en Afghanistan sont basés au Pakistan.
C’est un malentendu. Comme vous le savez, les Talibans étaient en Afghanistan avant le 11 septembre 2001, ainsi que certains membres du groupe Al-Qaida. Il faut tout d’abord cerner le contexte régional depuis ces quelque 25 dernières années pour comprendre que ce que vit le Pakistan aujourd’hui en est la conséquence directe. L’Afghanistan était occupé par les Russes. La résistance afghane était soutenue par la communauté internationale et particulièrement par les États-Unis ainsi que par le Pakistan, notamment les militaires. Après le retrait des Russes, des luttes pour le pouvoir interne en Afghanistan ont commencé. Les Afghans ont utilisé le Pakistan comme terre de transit. Les Talibans sont arrivés au pouvoir en 1996. Le Pakistan s’est alors trouvé dans l’obligation de soutenir ce régime, non pas par idéologie, mais à cause d’un contexte régional géographique et ethnique. Si nous ne l’avions pas fait, le Pakistan aurait fait face à de graves problèmes. N’oublions pas que la majorité de notre population vivant près des frontières est pachtoune, soit la même importante ethnie qu’en Afghanistan. Après la chute des Talibans, certains d’entre eux ont essayé de s’échapper au Pakistan et la plupart ont été arrêtés. À cette époque, nous avions quelque 3 à 4 millions de réfugiés afghans au Pakistan. La majorité d’entre eux est aujourd’hui retournée en Afghanistan, mais il en reste encore environ 1,5 million sur notre territoire. Ceci est une autre source de problèmes pour nous. Quelques forces étrangères vivent actuellement dans les zones tribales frontalières. Quelques Pakistanais qui habitent dans ces zones les soutiennent. Pourquoi ? Certains le font par motivation, d’autres pour des raisons financières et les derniers par crainte de représailles. Cette présence localisée ne signifie en aucun cas qu’ils sont présents dans toutes les zones tribales et que toutes les sociétés correspondantes les soutiennent. Plusieurs tribus sont représentées dans ces zones frontalières pakistanaises du Nord-Ouest. Certains problèmes persistent dans le Waziristan-Nord et dans le Waziristan-Sud, ce dernier étant dominé par une tribu, les Wazirs, divisée essentiellement entre les Darwesh Khel et les Mahsuds. Les Yarjulkhels, une tribu appartenant aux Wazirs, de leurs côtés, soutiennent ces forces étrangères et ne représentent qu’une petite partie de la population. Le Gouvernement pakistanais fait de son mieux pour les éliminer en douceur.

Après le 11 septembre 2001, le Pakistan a rejoint la coalition internationale dans la lutte contre le terrorisme. Quelles sont vos actions dans ce domaine ?
Laissez-moi d’abord vous expliquer pourquoi le Pakistan a rejoint la coalition internationale dans la lutte contre le terrorisme. Si vous écoutez le discours du président Pervez Musharraf du 14 août 2001, date antérieure au 11 septembre, il met en avant son programme pour éradiquer l’extrémisme de la société pakistanaise. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir en octobre 1999, ses efforts se sont concentrés sur le fait que la société pakistanaise soit modérée et sur le contrôle des extrémistes. Après le 11 septembre 2001, il était dans l’intérêt national du Pakistan de rejoindre la coalition internationale pour lutter contre le terrorisme étant donné que cela était déjà son objectif auparavant et notre Président l’a fait délibérément et non sous une pression quelconque. Certaines mesures ont été prises, notamment concernant la réforme des madrasas (écoles religieuses dont beaucoup pensent qu’elles ne forment que des fondamentalistes), l’interdiction d’organisations extrémistes sur le territoire (dont 14 engagées dans des activités militantes ont aujourd’hui été arrêtées), le renforcement de la sécurité dans les zones tribales surtout le long de la frontière avec l’Afghanistan (actuellement, environ 17 000 paramilitaires sont postés le long de quelque 2 000 km de frontières et un poste de contrôle est installé tous les deux kilomètres). Avant le 11 septembre 2001, la frontière entre les deux pays était plus ou moins ouverte à cause des mêmes ethnies présentes des deux côtés qui passaient d’un pays à l’autre facilement. Maintenant, cela n’est plus possible. Certaines régions frontalières, encore inaccessibles aux forces armées pakistanaises depuis la présence britannique, le sont devenues. L’armée y est présente et, grâce à tous les moyens technologiques actuels, elle peut intervenir à tout moment pour lutter contre les terroristes.

Le Pakistan est une puissance nucléaire. Qu’en est-il du héros national, le Dr. Abdul Qadeer Khan, responsable de « fuites » auprès de pays comme l’Iran, la Corée du Nord et la Libye ? Existe-t-il des liens, dans ce domaine, entre le Pakistan et l’Arabie Saoudite ?
Il n’existe aucun lien entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan dans le domaine du nucléaire. Que cela soit clair ! Le Dr. Abdul Qadeer Khan était et est toujours notre héros national. Il a permis au Pakistan d’accroître ses capacités nucléaires. Certaines fautes ont été commises de sa part, notamment dans le transfert de certaines technologies, pour des raisons purement financières et il les assume. Cette situation pour notre Président était délicate étant donné sa position aux yeux des Pakistanais et en comparaison de ce qu’il a apporté à notre société. Il a fallu peser le pour et le contre pour être en accord à la fois avec les exigences de la communauté internationale et avec la population de notre pays. Pervez Musharraf lui a pardonné après qu’il se soit publiquement excusé. Notre programme nucléaire et les installations correspondantes sont sous haute protection. Le Pakistan est un État nucléaire responsable.

Pour la majorité des pays occidentaux, le Pakistan, en comparaison par exemple avec l’Inde votre voisin, n’est pas une démocratie.
Si le fait qu’un général soit au pouvoir au Pakistan ne donne pas l’image d’une démocratie, ce commentaire est déplacé de la part d’une Française qui a eu à la tête de son pays Napoléon et le général de Gaulle, deux hommes en uniforme. Le plus important n’est pas qu’un militaire préside un pays, mais le résultat de ses activités concrètes sur le terrain. Le Pakistan a connu durant ces quelque quinze dernières années des gouvernements civils élus démocratiquement, mais qu’ont-ils fait réellement ? Un exemple : les médias sont, depuis qu’il est au pouvoir, libres de s’exprimer. Avant son arrivée, les chaînes de télévision privées n’étaient même pas autorisées.

Les relations entre le Pakistan et l’Inde évoluent. Un dialogue pour la paix est entamé et une feuille de route a été établie. Le Cachemire reste cependant un enjeu important dans ces négociations. Qu’en est-il et quelle peut être la solution ?
Entre le Pakistan et l’Inde, les relations ont longtemps été dans une impasse. Après le 11 septembre 2001, alors que le Pakistan était engagé dans la lutte contre le terrorisme et occupé avec ses frontières avec l’Afghanistan, l’Inde a déployé une armée d’environ 1 million d’hommes aux frontières avec le Pakistan. La situation était si tendue qu’une guerre pouvait éclater à tout moment. La pression sur le Pakistan était élevée et le pays est resté calme. C’est le président Musharraf qui a bien su gérer cette crise en proposant aux Indiens un cessez-le-feu unilatéral sur les lignes de contrôle - proposition accueillie favorablement par le Gouvernement indien, qui a eu lieu le 26 novembre 2003. Ce cessez-le-feu a permis d’entamer des négociations entre les deux pays, incluant la situation critique du Cachemire. On peut établir une confiance réciproque, des échanges commerciaux et culturels importants, mais tout dépendra de ce qui va se passer au Cachemire. Si ce problème n’est pas résolu, tout peut s’écrouler en une journée. La position pakistanaise est que les résolutions de l’ONU doivent être appliquées. Les Indiens pensent que cette partie géographique leur appartient. Selon le président Musharraf, les deux pays doivent être flexibles et trouver une solution acceptable aussi bien pour les Pakistanais que pour les Indiens et les Cachemiris. Le point fort dans les relations entre le Pakistan et l’Inde a été le 6 janvier dernier lors d’un accord historique établi entre le président Musharraf et l’ancien Premier ministre indien Vaipayee à travers lequel la position centrale du Cachemire dans les négociations de paix a été reconnue par l’Inde. Les deux pays se sont entendus à résoudre pacifiquement tous les différends de première importance qui les opposent, incluant le problème du Cachemire, pour qu’un accord de paix puisse aboutir.   

En France, après le 11 septembre 2001, de nombreux articles ont été écrits sur le Pakistan montrant votre pays comme étant dangereux et fondamentaliste, et où les femmes n’ont aucun droit. Un livre sur la mort de Daniel Pearl a été écrit par Bernard-Henry Lévy démontrant les liens entre vos services de renseignement, l’ISI, et les terroristes. Des ingénieurs français de la DCN sont décédés à Karachi suite à un attentat. Et récemment, deux journalistes français de L’Express ont été emprisonnés dans votre pays. Que pouvez-vous dire au sujet de l’image du Pakistan en France après tous ces événements ?
Je pense que la personne la mieux placée pour parler du Pakistan c’est vous et non moi. Vous y êtes venus plusieurs fois et vous êtes une femme vous-même. La place des femmes a, ces dernières années, considérablement augmenté en politique. Des progrès ont été faits pour leur éducation et elles peuvent travailler librement dans la société pakistanaise. Je souhaiterais dire que si l’image du Pakistan en France n’est pas bonne, cela est essentiellement dû à un manque d’informations correctes sur mon pays. C’est en partie de notre faute car nous n’avons pas été capables de la promouvoir à travers les médias internationaux et de mieux nous faire connaître. Je dirais également que certains lobbies ont un intérêt particulier à ce que l’image de mon pays soit ternie et projetée négativement à l’étranger, particulièrement dans les pays occidentaux. Il se trouve également qu’après le 11 septembre 2001, l’image des musulmans à travers le monde a souffert. De nombreux pays ne se rendent pas compte que le Pakistan contribue réellement à la lutte contre le terrorisme et pensent qu’il provient du Pakistan lui-même. Comme je l’ai dit précédemment, le Pakistan est un pays modéré. Sur les quelque 7 000 madrasas (écoles religieuses où l’enseignement, l’hébergement et les repas sont dispensés gratuitement) ouvertes actuellement au Pakistan pas une seule n’exerce des activités d’entraînement militaire. Des réformes ont été mises en place et tous les étudiants, locaux ou étrangers, qui en font partie y sont enregistrés. Elles ont un rôle d’ONG et permettent à de nombreux élèves de parents pauvres financièrement de pouvoir suivre un cursus scolaire et être éduqués. Chaque pays au monde a sa criminalité. Au Pakistan, si un crime est commis, il ne faut pas immédiatement l’associer à une activité terroriste. Des activités terroristes, qui peuvent impliquer certaines puissances étrangères, se déroulant au Pakistan ne sont pas non plus obligatoirement liées aux extrémistes religieux. Regardons notre environnement géographique et politique ! Je souhaiterais dire également que certains médias occidentaux arrivent au Pakistan avec des idées préconçues, notamment en étant persuadés que des camps d’entraînement extrémistes existent au Pakistan. Concernant les deux journalistes français de L’Express, ils sont arrivés au Pakistan en provenance d’Inde. Ils avaient déjà organisé, grâce à l’aide de deux journalistes pakistanais, leur déplacement dans le Baluchistan, alors qu’ils n’avaient pas le visa nécessaire pour se rendre dans cette région. Sur place, ils ont payé des locaux pour fabriquer visuellement un camp d’entraînement de Talibans et les ont filmés sur vidéo. Ils ont ensuite été arrêtés par les services de l’immigration sur le chemin du retour. Les personnes qui ont organisé ces activités ont ensuite avoué qu’ils avaient été rémunérées pour monter un camp. Ces journalistes ont commis un crime professionnel. Ces personnes travaillent pour ternir l’image du Pakistan à l’étranger.           

Un message ?
Le Pakistan est un membre responsable de la communauté internationale, comme la France. Les Pakistanais sont autant amoureux de la paix que les Français. Le Pakistan, depuis son existence, a dû se battre pour survivre. L’image de notre pays projetée à l’étranger est incorrecte suite, premièrement, à notre manque de communication sur ce sujet et, deuxièmement, suite aux activités de certains lobbies chargés de ternir notre image à l’étranger. Nous reconnaissons que quelques extrémistes, très peu, vivent au Pakistan et ils font tout pour que l’attention soit attirée sur eux. Cela ne signifie en aucun cas que toute la société pakistanaise est à leur image. Le Pakistan est un pays en paix situé au croisement entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale, qui a développé son potentiel économique et qui offre d’importantes opportunités aux investisseurs étrangers. Le Pakistan fait de son mieux pour lutter contre le terrorisme et l’extrémisme dans l’intérêt national et a besoin du soutien de la communauté internationale.