Un juriste devenu politicien et un alpiniste confirmé
Pierre Mazeaud, nommé au Conseil constitutionnel le 21 février 1998 par Jacques Chirac qu’il a « lancé en politique en 1967 », officier de la Légion d’honneur et du Mérite sportif, est l’héritier d’une famille de magistrats de père en fils « depuis la Révolution française ». Sportif accompli, alpiniste passionné, il n’a pas la langue dans sa poche et préfère dire ce qu’il pense tout haut quitte à ne pas plaire à tout le monde. « J’y ai gagné beaucoup d’amis et de nombreux adversaires », précise-t-il. Certains aimeraient bien le voir retourner à l’Assemblée nationale, mais il « est au Conseil constitutionnel et est un vieux monsieur », se plaît-il à dire. Avec une vie bien remplie, ses passions sont la musique, les voyages, « plus particulièrement l’Italie et l’Espagne », et la montagne. Dernièrement, son nom, originaire de Limoges, a été associé à l’actualité avec la crise ivoirienne et aux accords de Marcoussis. Interview réalisée par Delphine Evmoon.

F&P : Pierre Mazeaud par Pierre Mazeaud ? Qui est-ce ?
Pierre Mazeaud : J’ai d’abord eu la chance de toujours aimé ce que je faisais. Quand j’étais étudiant en droit, j’étais un garçon d’extrême gauche. Je suis ensuite devenu gaulliste, car j’ai eu la chance de rencontrer un père spirituel, dont j’étais d’ailleurs le fils spirituel, Michel Debré.

On dit que vous n’avez pas la langue dans votre poche ?
Oui, cela est vrai. Toute ma vie, j’ai dit ce que je pensais et on en ressort gagnant. J’ai, par ailleurs, beaucoup d’amis à gauche comme à droite car, justement, j’ai toujours dit ce que je pensais et ai toujours affirmé mon indépendance, y compris auprès de mon propre parti politique, le RPR.

Comment passe t-on de la magistrature à la politique ?
J’ai passé le concours de la magistrature et je donnais des cours à la faculté de droit de Paris. Et Michel Debré m’a dit : « Je sais que vous êtes anarchiste, mais venez rejoindre mon cabinet ». Cette expérience m’a amusé. J’ai été en fait conquis par Michel Debré qui m’a démontré que de Gaulle n’était pas un homme de droite. Puis, quand Debré a quitté Matignon, je suis parti chez Jean Foyer, juriste, ami et garde des Sceaux sous Pompidou, et j’y ai passé cinq ans avant de me lancer moi-même en politique. J’ai été très longtemps député. Puis, j’ai fait partie du gouvernement de Messmer et de Chirac. J’ai également passé quelques années au Conseil d’Etat, où j’ai beaucoup appris. Puis, j’ai présidé la Commission des lois à l’Assemblée nationale. Mon meilleur souvenir. L’ambiance y était très conviviale, car on y croisait que de bons juristes.
Je suis rentré au Conseil constitutionnel en février 1998, après plus de vingt-cinq ans de mandat. Mon indépendance inquiétait. Et Jacques Chirac me l’a demandé. D’autant plus que je m’étais beaucoup opposé à la dissolution de 1997. Philippe Séguin aussi. Et je le lui ai dit clairement. J’aime mon rôle actuel, car c’est du droit pur, et j’y suis très heureux. Je continue toujours d’avoir beaucoup d’amis politiques de tous bords et suis très proche d’Yves Guéna.

Et votre vie parallèle : l’alpinisme ?
C’est une grande passion. J’ai eu beaucoup de chance car mon père était magistrat à Grenoble. J’ai commencé le ski très jeune. La montagne faisait partie de ma vie. Quand je faisais mes études de droit à Paris, j’y redescendais tout de même toutes les fins de semaines, car j’y étais surveillant. Mes rencontres avec les « collés du dimanche » m’ont amené à grimper à Fontainebleau. J’ai découvert l’alpinisme et surtout une expérience douloureuse avec la montée du Frêney. Nous étions deux survivants avec Walter Bonatti et quatre de nos amis sont morts. J’ai grimpé avec les plus grands alpinistes du monde.

Vous êtes le premier Français à avoir atteint le sommet de l’Everest ?

C’est exact. J’ai d’abord été sélectionné en 1971 dans une expédition internationale pour l’Everest avec des Allemands, des Américains, des Anglais, des Autrichiens, des Suisses et des Italiens. Cela n’a pas marché et nous sommes rentrés. En 1978, j’ai monté une expédition. Je suis arrivé au sommet trois semaines avant les Allemands. C’est une montagne facile. Les conditions de l’alpinisme ont aujourd’hui changé et ce phénomène est devenue très commercial. L’alpiniste d’aujourd’hui n’est pas le même que celui de mon époque. Ils sont devenus professionnels alors que pour nous c’était une entreprise amicale. La passion était partagée.

Et le Nanga Parbat au Pakistan, surnommé « la montagne meurtière » et que vous avez appelé dans votre livre « la montagne cruelle » ?
C’est la montagne de diamants. Elle est magnifique. Ce n’est pas la plus haute du monde (8 126 m), mais l’une des plus difficiles. Le K2 fait partie de l’un de mes rêves jamais réalisé. Le Pakistan possède la plus belle chaîne du monde de quatre quelque 8 000 m avec le K2 (8 611 m), le Broad Peak (8 051 m) et les deux Gasherbrum (8 035 m et 7 925 m). C’est époustouflant et prodigieux. Les gens du pays sont très sympathiques et accueillants, et les paysages superbes.

Que pensez-vous du rapport entre l’Etat et le sport ?

Je me suis occupé de cette discipline quand j’étais au gouvernement. J’ai toujours préféré voir les jeunes sur les stades que dans les bars. Je crois en la vertu du sport. Je crois indéniablement que l’Etat doit jouer un rôle d’éducation. Le sport doit davantage exister à l’école. Dans de nombreux pays étrangers, les enfants vont en cours le matin et font du sport l’après-midi. Nous sommes l’un des derniers pays du monde à ne pas pratiquer cette méthode. Je l’ai proposé en 1973 et j’ai eu tout le monde contre moi. Certaines expériences sont réalisées aujourd’hui dans quelques établissements en France, cela marche et nous nous en rendons compte trente ans après.
A un autre niveau, l’Etat et les fédérations professionnelles ont des rapports très difficiles. Ce sont des relations d’autorité. Il faut aujourd’hui s’occuper sérieusement des questions de dopage et de corruption. L’argent est devenu un moteur et de telles sommes financières sont engagées dans les compétitions internationales que cela pousse les athlètes à en faire toujours plus, à être toujours meilleurs. L’argent est rentré dans le sport de manière éhontée.