« Un Pakistan stable est essentiel pour l’équilibre régional »
Le président de la République islamique du Pakistan, Pervez Musharraf, était en visite officielle en France les 2, 3 et 4 juillet 2003. Faits & Projets l’a rencontré. Le point avec Delphine Evmoon.

Faits & Projets : Comment voyez-vous l’avenir du Pakistan et qu’espérez-vous pour le pays et sa population ? Quel rôle économique voulez-vous donner au pays sur la scène internationale ?
Pervez Musharraf : J’envisage un avenir prospère pour mon pays. Le Pakistan, avec ses abondantes ressources naturelles et sa main d’œuvre travailleuse et entreprenante, a le potentiel de devenir une locomotive parmi les nations. Les indicateurs macroéconomiques des trois dernières années indiquent que nous avons atteint le point d’envol économique. En 2002-2003, la croissance économique était de 5,1 %, un record, et les réserves de devises ont dépassé la barre des 11 milliards de dollars. Le déficit du budget et l’inflation (2,6 %) ont été réduits et notre indice de solvabilité international a été relevé.
Le Pakistan est un État islamique modéré et dynamique. Il peut jouer un rôle vital en maintenant la paix et la stabilité en Asie du Sud. Avec la construction d’un second port à Gwadar, le pays peut servir de passage pour les échanges avec les pays d’Asie centrale qui n’ont pas d’accès à la mer.
Le Pakistan a fait une contribution significative envers la paix dans le monde, à la fois comme président du conseil de sécurité de l’ONU et en tant que membre des Forces de maintien de la paix dans les régions du globe où il y a des conflits, comme l’Irian Jaya, le Congo, la Somalie, la Bosnie, Haïti, le Timor-oriental, le Cambodge et la Sierra Leone. Un Pakistan stable est essentiel pour l’équilibre de la région.

Malheureusement, votre pays souffre d’une mauvaise image sur la scène internationale : conflit avec le Cachemire, l’insécurité, une puissance nucléaire musulmane, des liens avec Al-Qaeda, les terroristes, les extrémistes, les Talibans, des liens présumés avec la Corée du Nord, l’Iran... Quelle est la solution ?
Le Pakistan est convaincu du besoin d’apporter la paix et la stabilité dans la région. La perception que le Pakistan n’a pas une bonne image sur la scène internationale est sans fondement. C’est une partie intégrante de la politique étrangère du Pakistan de soutenir pleinement les efforts de la communauté internationale pour apporter la paix et l’harmonie dans le monde et dans la région en éliminant les terroristes. La propagande répandue par un pays voisin qui insinue que le Pakistan a fait intrusion dans la partie du Cachemire occupée par les Indiens ne repose sur rien. Le Pakistan croit en une politique de tolérance et en ce qui concerne le Cachemire, elle est très claire. Le Pakistan désire que cette question soit résolue selon les termes de la résolution des Nations unies de 1948 qui donnait à ses habitants le droit à l’autodétermination grâce à un référendum juste et impartial. Le Pakistan offre simplement un peu de soutien moral, diplomatique et politique à une population innocente dans son combat pour l’indépendance.
Le Pakistan est sans aucun doute une puissance nucléaire, mais cette énergie est destinée à des fins pacifistes et d’autodéfense. Notre voisin, l’Inde, a testé l’arme nucléaire en 1974, puis en 1998, mettant ainsi en danger le Pakistan. Mon pays n’a eu d’autre solution que de la tester également. Notre programme nucléaire a des fins pacifiques et ne sera pas transféré à un autre pays. Il n’a aucun lien avec la Corée du Nord. Quant aux liens supposés avec Al-Qaeda et les Talibans, c’est une accusation ridicule. Mon pays a durci sa position envers eux. Nous avons arrêté plus de 500 militants.

Comment envisagez-vous le développement de vos relations avec les États-Unis et l’Union européenne ? Qu’attendez-vous aujourd’hui de la communauté internationale ?
Nous avons des liens très étroits avec les États-Unis que nous voulons tous deux renforcer encore en travaillant ensemble pour  les étendre. Ma récente visite aux États-Unis à l’invitation du président Bush nous a aidés à consolider encore nos relations bilatérales avec une satisfaction mutuelle. Nous apprécions le soutien financier et politique que les États-Unis accordent au Pakistan et nous espérons que les rapports chaleureux entre nos deux pays permettront des progrès équivalents dans les autres aspects de nos relations.
Nous accordons une grande importance à nos rapports, traditionnellement amicaux et chaleureux, avec l’Union européenne. Cette dernière a acquis de plus en plus de portée dans les domaines politiques et économiques, et elle occupe une place grandissante sur la scène mondiale. Je ne dirais jamais assez à quel point l’Europe dans son intégralité et l’Union européenne sont importantes pour le Pakistan. En adoptant une politique étrangère, sécuritaire et monétaire commune, elle a pris une place de choix dans les évènements internationaux.

Les bonnes relations entre la France et le Pakistan et leur étroite coopération reposent surtout sur des échanges commerciaux dans le secteur de la défense. Comment ces deux pays pourraient-ils se rapprocher encore ? Qu’attendez-vous des futurs investisseurs français ?
La coopération bilatérale dans le domaine de la défense est effectivement une facette importante des relations franco-pakistanaises que nous cherchons ensemble à développer et à renforcer. J’ai eu des discussions détaillées avec les gouvernements français durant ma visite à Paris. Le Pakistan et la France ont des points de vue communs sur certaines questions régionales et internationales. Nous sommes conscients que la croissance économique engendrée par une augmentation des investissements et des échanges commerciaux est un ingrédient indispensable du développement durable. Maintenant que notre environnement est favorable aux investissements, nous espérons que les pays amis comme la France viendront faire au Pakistan de substantiels investissements étrangers directs.

Vous voulez que votre pays soit perçu comme un endroit idéal pour les investisseurs. Dans quels secteurs avez-vous besoin d’investissements ? Qu’est-ce que votre pays peut leurs offrir ?
Alors que le climat mondial était très morose ces trois dernières années, l’économie du Pakistan a fait preuve d’une grande résistance. La récession mondiale a été alimentée par l’augmentation du prix du pétrole après la guerre en Irak, l’épidémie de SRAS dans la région du Pacifique et les mauvaises performances persistantes des marchés. Malgré ces circonstances, le Pakistan est parvenu à atteindre une croissance économique de 5,1 %, le taux le plus élevé de l’Asie du Sud et le cinquième d’Asie en général. Nous avons également atteint une bonne stabilité macroéconomique.
Quant aux motifs pour lesquels les investisseurs devraient venir chez nous, je peux simplement dire que la politique pakistanaise d’investissement est très favorable aux affaires. Elle est également plus libérale que celle des autres pays de la région. À part quelques secteurs bien spécifiques comme les armes et les munitions, les explosifs, les substances radioactives, l’impression de billets et la gravure de monnaies, tous nos domaines sont ouverts aux investisseurs étrangers ou locaux sans accord gouvernemental.
De plus, les secteurs de la production, des services, des infrastructures, du social (éducation et santé) et de l’agriculture ont été ouverts aux investisseurs étrangers. Dans les services et l’agriculture, il est autorisé d’avoir 100 % de fonds étrangers. Les investisseurs sont totalement libres de choisir l’endroit de l’implantation de leur activité. Le rapatriement total du capital, des bénéfices et des dividendes de toutes activités commerciales est autorisé.
En plus de toutes ces mesures favorables, nous offrons aussi de généreuses concessions en matière de fiscalité et de taxes. Le Pakistan est un emplacement stratégique géographique, une plaque tournante régionale et un passage primordial vers les républiques d’Asie centrale et l’Afghanistan. Mon pays, dont les ressources sont vraiment sous-exploitées, offre de nombreuses possibilités d’investissements dans les secteurs de l’informatique, de l’agriculture (fruits, légumes, graines, poissonneries, bétail), du textile, du pétrole, du gaz, des produits chimiques et de la finance, le tout avec des ressources humaines compétentes.
La présence ici de plus de 600 compagnies étrangères dont de nombreuses multinationales connues comme Nestlé, ICI, Lever Brothers, Procter and Gamble, Cupola, Citibank, Siemens, Shell, Caltex, Philips, Sony, ZTE Technologies, Coca-Cola, BP, OMV Petroleum, Mitsubishi, Toyota, Suzuki, pour n’en citer que quelques-unes, est une manifestation de leur confiance en l’économie du Pakistan. Laissez-moi ajouter que cette relation est mutuellement avantageuse : d’un côté, le Pakistan bénéficie de leurs renommées et de leurs expertises, et, de l’autre, ces compagnies ont un taux de rentabilité moyen situé entre 20 et 60 % par an. Le Pakistan est pour eux un endroit sûr et lucratif où investir.

Après trois ans au pouvoir, pouvez-vous dresser un bilan ?
Depuis que j’ai pris mes fonctions le 12 octobre 1999, le Pakistan a parcouru un long chemin : il est passé d’une position de désespoir à une situation prometteuse. Le pays connaît maintenant une période de stabilité économique et financière. Ceci a été accompli grâce aux réformes socioéconomiques introduites ces trois dernières années. La corruption, la violence, le non-respect des lois et le sectarisme ont été enrayés. Le Pakistan, en tant que partenaire actif de la coalition internationale contre le terrorisme, a joué un rôle unique, surtout après les évènements du 11 septembre 2001.
Selon le souhait des citoyens pakistanais et le verdict de la Cour suprême, j’ai rempli mes obligations en restaurant la démocratie parlementaire au Pakistan. Des élections générales ont eu lieu dans le pays le 10 octobre 2002. Tous les principaux partis politiques y ont participé. Aujourd’hui, un gouvernement, dirigé par un Premier ministre élu, administre les affaires de l’État. Le Parlement s’occupe de la législation. Pour la première fois dans l’histoire nationale, l’autonomie locale existe vraiment. Les femmes et les minorités sont mieux représentées au Parlement.
Avec l’introduction de réformes fiscales, nous avons atteint le point d‘envol économique. L’augmentation du revenu par habitant a dépassé les 10 % et le chômage a diminué. La valeur de la roupie s’est stabilisée face au dollar, la dette intérieure et extérieure a beaucoup baissé, les investissements étrangers directs ont augmenté de façon substantielle et le marché boursier est à la hausse. Les médias jouissent d’une liberté probablement sans précédent. Les stations de télévision et de radio privées peuvent opérer librement.

Il y a quelques mois, Bernard-Henri Lévy a publié un livre, « Qui a tué Daniel Pearl ? » dans lequel il affirmait que le Pakistan jouait un double jeu : d’un côté avec les terroristes et les extrémistes basés dans votre pays, et de l’autre avec les Américains, les Européens et la communauté internationale. Il a aussi essayé de prouver que les services de renseignement pakistanais, très proches d’Al-Qaeda et d’autres organisations terroristes, sont un État dans l’État. Que pensez-vous de tout cela ?
L’accusation de ce romancier français contre le Pakistan, qui est censé jouer un double jeu, est absolument sans fondement et indique un manque d’information sur le rôle de mon pays dans la guerre contre le terrorisme. La politique du Pakistan dans ce domaine est très audacieuse, très sophistiquée et très claire. Le Pakistan est opposé à toutes les formes de terrorisme (d’État, transfrontalier et international). Le Pakistan a rejoint les États-Unis et a été un partenaire-clé dans la guerre contre les Talibans en Afghanistan. Nous avons aussi, dans le cadre de la lutte contre les extrémistes, interdit sept organisations militantes et/ou extrémistes et en avons placé une sous surveillance. Al-Qaeda est interdit sur notre territoire. Nous avons déjà arrêté plus de 500 de ses activistes et démantelé avec succès son réseau. Nous avons pleinement coopéré avec la coalition dirigée par les États-Unis et livré aux Américains un bon nombre de terroristes connus de cette organisation. Le présent gouvernement est conscient que cette lutte n’est pas terminée. Quant à l’allégation que nos services de renseignement sont un État dans l’État, c’est une accusation frivole et tout aussi dénuée de fondement. C’est une institution d’État, qui fonctionne selon les ordres du gouvernement fédéral.
Je voudrais dire clairement qu’au Pakistan, aucune institution n’est au-dessus des lois, et chacune accomplit son devoir selon les paramètres de la législation du pays.

Pour certains experts en géopolitique, le Pakistan constitue le danger de demain. Qu’en pensez-vous ?
Le Pakistan est un membre responsable de la Société des Nations. Il a régulièrement joué un rôle constructif dans les affaires internationales. Nous avons toujours apporté une contribution considérable aux causes dont l’objectif est d’améliorer le sort du commun des humains.