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Chekeba
Hachemi : une femme continue le combat pour lAfghanistan libre
Chekeba Hachemi, née à Kaboul en 1974 dans une famille
dintellectuels, est la cadette de douze enfants (six garçons et six
filles). Son père, très proche de la population afghane, disparu
alors quelle navait que trois ans, est resté un modèle.
À onze ans, alors quune partie de sa famille était soit en
France, soit avait rejoint la résistance, elle est obligée de quitter,
avec sa mère, son pays, avec pour destination finale, la France. Le passeur,
largement rémunéré, leur propose de partir pour le Pakistan.
Au premier barrage, elles sont séparées. Pendant les quinze jours
qui vont suivre, Chekeba va se retrouver seule. Protégée des réalités
de la guerre à Kaboul, elle regarde en face en traversant à pied
les campagnes et les montagnes, la vie quotidienne de son peuple : des villages
détruits par les Russes, des endroits entiers bombardés. Séparée
pour la première fois de sa famille, elle se plaint auprès de son
passeur qui la somme alors fermement de se taire sinon il la laisse mourir ici.
La revanche sinstalle, elle se tait, encaisse et arrivera enfin de lautre
côté de la frontière où elle retrouvera sa famille.
Chekeba Hachemi a créé, en 1996, lassociation « Afghanistan
libre » qui soutient des projets à linitiative des Afghans
eux-mêmes. « Nous les aidons à se mettre sur les rails et,
ensuite, ils gèrent leurs affaires eux-mêmes», précise
t-elle avec fierté. Elle est également la première femme
nommée diplomate du gouvernement provisoire dHamid Karzaï. Aujourdhui,
elle estime quelle a eu de la chance.
Portrait réalisé par Delphine Evmoon.
F&P : Comment vivez-vous vos deux cultures, à la fois française
et afghane ?
Chekeba Hachemi : Quand on me voit en France, tout le monde me dit que je
me suis intégrée dans ce pays. Oui, cela est vrai. Mais jai
également très bien assimilé ma propre culture. Cela est
possible quand on sait doù lon vient, que lon connaît
ses valeurs et ses racines, et que lon assume ses origines. Je suis fière
dêtre Afghane, de ma famille et de mon père. Jai fait
des démarches personnelles pour lire le Coran, car personne ne ma
jamais obligé à faire quoi que ce soit. Je voulais savoir qui jétais.
Après cela, intégrer la culture française était facile.
Comment sest passée votre rencontre avec le commandant Massoud
?
Je voulais le rencontrer pour savoir ce quil pensait de mes projets. Je
suis arrivée dans le Nord de lAfghanistan et jai immédiatement
demandé à le voir. Ce qui a surpris tout le monde ! De plus, il
était sur le front. Jai donc demandé à lui parler au
téléphone. Il est arrivé le lendemain matin et nous avons
tous pris, avec le groupe de femmes qui maccompagnait et le commandant,
notre petit-déjeuner ensemble. Il ma alors dit : « Ce sont
des femmes comme toi qui doivent aider les Afghanes. Dans notre culture et notre
tradition, elles ont toujours eu des chaînes aux pieds et sont parfois elles-même
leurs propres ennemis. Entre femmes, vous vous comprenez mieux et je vous accompagnerai
dans ce sens ». Depuis, je me suis lancée corps et âme dans
cette aventure qui est daider mon peuple à se reconstruire. Dans
les grandes villes, certaines femmes reprennent une place dans la vie sociale.
Le tchadri, symbole médiatique des Talibans, ce qui est une erreur, se
lèvera progressivement, à leur rythme. Les Afghanes ne sont pas
passives dans leur caractère. Elles enseignaient clandestinement pendant
la période des Talibans. Les femmes sont une partie intégrante de
la reconstruction du pays.
Et quand vous retournez en Afghanistan aujourdhui ?
Jy suis retournée pour la première fois en 1999. Je voulais
voir ce qui se passait dans le Nord, dans les zones libres. Dailleurs, je
constate que je suis autant Afghane en Afghanistan que Française en France.
Quand jy vais, je porte un voile qui me couvre les cheveux, car je veux
que les Afghanes qui sont restées puissent sidentifier à ce
que je fais. Je ne veux pas choquer. Je suis près des gens, je vais chez
eux, je mange avec eux et je moccupe même des enfants. Jai un
caractère tourné vers les autres et je ne peux pas rester insensible
à la souffrance des gens. Je midentifie totalement à la population
afghane. Il faut rester humble. Jai eu de la chance et elles nont
pas forcément eu la même. Jestime également que lon
naît du bon ou du mauvais côté de la planète. Et cest
pourquoi je ne suis pas daccord avec le premier article des droits de lhomme
qui précise que « tous les hommes sont libres et égaux ».
Cela nest pas vrai. Le peuple afghan est digne et na pas pour habitude
de se lamenter. Je retourne aussi souvent que possible dans mon pays pour ne pas
perdre la réalité du terrain.
Que pensez-vous de la situation des femmes en Afghanistan ?
Nous sommes un peuple diversifié, très fier de la philosophie de
nos penseurs et de la place du mysticisme dans notre quotidien. Le poids des traditions
est là. Il est vrai que les femmes sont ainsi victimes dune forme
de culture ancestrale. Il faut faire des avancées petit à petit,
pas à pas, et surtout ne pas les bloquer, ni les brusquer. Il faut les
respecter. Ce qui les intéresse aujourdhui, et malgré la pauvreté
de certaines dentre elles, cest léducation des enfants.
Ce nest pas la peine de donner des textes bien faits à des personnes
encore analphabètes (presque 98 % de la population). Tout est possible
si léducation devient une part importante de la vie. Tout passe par
la connaissance et cela reste le problème de toute la population, des hommes
aussi. Notre rôle est de les éduquer et de leur apprendre. Il faut
penser aux générations à venir. Je me bats ici à Bruxelles
pour que des aides soient consacrées aux femmes uniquement, avec des budgets
séparés.
Pensez-vous que la diaspora afghane doit revenir ?
Oui. Cest un pays qui a connu vingt-cinq années de guerre et un niveau
déducation égal à zéro durant ces dernières
années. Nous avons besoin de personnes compétentes dans les ministères
et de former les Afghans aux métiers de demain. La communauté afghane
sest très bien intégrée dans les pays dadoption.
Nous avons des médecins, des ingénieurs, des professeurs et des
experts en tous domaines. Ils doivent aider à rebâtir leur pays.
La presse écrit que lAfghanistan est loin dêtre
sorti daffaires et quil y règne un climat dinsécurité.
Ne pensez-vous pas, ou plutôt ne craignez-vous pas, que tous ceux qui ont
pensé y investir tourne le dos au pays suite à cette situation ?
Je pense tout dabord quil nexiste pas de visibilité européenne
en Afghanistan, pourtant lEurope y est lun des premiers bailleurs
de fonds. Il existe de plus une demande afghane pour une présence européenne,
que je tente de sensibiliser, à travers mon rôle de diplomate dans
cette nouvelle ambassade à Bruxelles. A linverse, jessaie aussi
dexpliquer aux Afghans ce quest lEurope. Il ny a pas non
plus que des soldats américains sur place : les Allemands et les Belges
sont également présents. Le secteur privé peut sauver ce
pays. Le gouvernement afghan a instauré une charte qui apporte des facilités
énormes pour les investisseurs étrangers. La France a une place
indéniable à prendre. Il existe aussi une demande pour la francophonie.
Tous les grands travaux de la reconstruction sont à lancer : les infrastructures,
les barrages, le secteur agricole, le développement rural, des écoles,
des hôpitaux. Les opportunités sont là. Certaines régions
au Sud ne sont pas encore sécuritaires. En dehors de cela, cest un
faux problème. LAllemagne est économiquement bien présente.
La France est le pays qui na jamais eu le visage de lennemi.
LAfghanistan a été à la Une des médias
internationaux, et pendant des mois, après le 11 septembre 2001. Ce pays
a cependant été, pendant des années, oublié de la
scène internationale. LIrak à été ensuite une
priorité. Le soufflet a lair de retomber. Quen pensez-vous
?
Cela me fait peur. Le problème afghan nest pas quun problème
local, mais il concerne la communauté internationale. Plusieurs mois avant
le 11 septembre, le commandant Massoud est venu sensibiliser lUnion européenne
et les États-Unis au problème du terrorisme. Il a expliqué
quil avait besoin daide pour lutter contre ce fléau, car demain
il allait concerner le monde entier. Il na pas été écouté.
Voilà où nous en sommes. La drogue aussi concerne le monde entier.
Des promesses ont été faites après le départ des Talibans.
De lespoir a été donné aux Afghans et il ne faudrait
pas briser ce rêve. Le terrorisme et la sécurité sont liés
à la situation économique dun pays. Si léconomie
de lAfghanistan prospère, ces problèmes peuvent disparaître.
Que pensez-vous du rôle des ONG présentes actuellement en Afghanistan
?
Elles font du bon travail, mais elles sont au nombre de 1 200. Elles doivent travailler
avec le gouvernement. En partenariat, en coordination. Chacun ne doit pas mener
des actions de son côté. Cest la première fois en Afghanistan
que nous avons un gouvernement composé de toutes les représentations
ethniques. On doit lui donner une légitimité, les moyens dagir
auprès de son peuple et davoir une place centrale forte. Les projets
des ONG doivent rencontrer les priorités du gouvernement démocratique.
La jeunesse afghane rêve encore aujourdhui ?
Oui. Tout le monde sur place vous parle, avec le sourire, de demain et davenir.
Cest formidable. Personne ne parle du passé ni de la guerre. La population
a soif dapprendre et de savoir ce qui se passe à lextérieur.
Vous restez optimiste pour lavenir ?
Le peuple afghan est optimiste, ce qui est étonnant après vingt-cinq
années de guerre. Il est volontaire et fier. Il existe une identité
afghane, malgré la pluralité de la population. Cest un pays
où tout est possible. Cest une démocratie. LEurope doit
être fière davoir joué un rôle dans la stabilité
régionale, via la stabilité de lAfghanistan, pays géographiquement
stratégique.
(Sur Internet : www.afghanistan-libre.org)
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