« Nous surmonterons les difficultés financières actuelles et continuerons à nous engager dans l'élargissement et la restructuration institutionnelle de l'Union européenne »

Rencontre avec Mario Soares, ancien Président de la République portugaise, qui a conduit son pays à l’intégration au sein de l’Union européenne. Par
Laszlo Liszkai.

F&P : Vous avez déclaré que « l'Europe ne peut se comporter comme une forteresse assiégée, défendue et isolée de l'extérieur. L'Union doit être ouverte, influente, capable d'assumer ses responsabilités historiques vis-à-vis du Monde ». En apparence, l’Europe n’a pas encore réussi à se comporter ainsi. Vous ne pensez pas ?
En effet, j'en suis vraiment préoccupé. D'autant plus que vis-à-vis des déclarations des responsables politiques européens - telles que celle du Premier ministre espagnol, José María Aznar - qui soulignent la nécessité d'une « Europe blindée » contre les immigrants illégaux… C'est le contraire de ce que l'on a toujours défendu : une Europe qui ne soit pas une "forteresse", mais qui soit capable d'accueillir ceux qui la cherche, dans le respect de leurs dignités et de leurs différentes identités culturelles et religieuses.
L'Union européenne éprouve le besoin des immigrants - de la force de travail qui lui manque et de l'énergie, dans une région du monde qui assiste au vieillissement de sa population originaire. Mais, malgré ce besoin, c'est évident que l'Union ne peut pas accueillir tous ceux qui fuient la pauvreté et sont attirés par la richesse, le développement, le bien-être et la qualité de vie au sein de l'Union.
Pour réussir, il faut une politique d'immigration commune - qui est, en fait, à la table des discussions - ainsi que l'appui au développement des pays qui l'encercle, dans le respect de l'interculturalisme, des principes humanistes qui nous régissent et - je le réitère - de la dignité de ceux qui nous cherchent.

Selon vous, pour quelles raisons la gauche perd et l’extrême-droite gagne du terrain actuellement en Europe ?
Un certain souffle de droite atteint, par hasard, l'Union, en venant de l'autre côté de l'Atlantique. Nous vivons un nouveau cycle avec le déclin des partis sociaux-démocratiques et socialistes et une certaine ascension de la droite. Pour combien de temps ? Il est difficile de le prévoir. Il dépendra, en grande mesure, de l'enjeu international et de la reconstitution de la gauche européenne. Car - il le faut dire - la politique hésitante de la gauche au pouvoir, au cours des dernières années, en essayant d'imiter les recettes du néolibéralisme, a beaucoup déçu les électorats de gauche, et, a fait augmenter, dangereusement, l'abstention.
Dans le plan de la construction européenne - la période où en quinze gouvernements de l'Union, onze étaient présidés par des socialistes et sociaux-démocrates - on doit considérer qu’une "opportunité a été perdue". Les récentes victoires de la droite - et même de l'extrême-droite - suivies d'un mouvement croissant (assez préoccupant) de l'abstentionnisme, sont beaucoup liées à ce changement de cycle qui, à mon avis, porteront à une inévitable réaction populaire et à de fortes contestations sociales.

Votre " pari européen ", dont l'issue semblait incertaine 1quinze ans auparavant, est désormais gagné. Mais le Portugal, aujourd’hui, doit faire face à des problèmes budgétaires grandissants. Vous ne voyez pas de danger ?
Sûrement. Il y a des problèmes budgétaires - mieux encore : des déficits pour accomplir les critères de Maastricht - qui nous préoccupent. Mais - attention - ils n'existent pas seulement au Portugal : l'Allemagne et, même la France, ont aussi reconnu avoir des préoccupations identiques.
En tant que Portugais, je crois qu'on ne doit pas exagérer dans la dramatisation excessive de la situation. Nous pouvons risquer de décourager l'investissement étranger et de transformer une crise financière conjoncturelle en une crise économique.
Le Portugal est un pays pro-européen. Notre "pari européen", qui s'est suivi de l'inévitable décolonisation, est gagné, comme vous l'avez dit, avec un évident succès. Je suis convaincu que nous surmonterons les difficultés financières actuelles et continuerons à nous engager, à fond, dans l'élargissement et la restructuration institutionnelle de l'Union, comme il s'impose.

Pour quels objectifs avez-vous créé, en 1991, la Fondation Mario Soares, dont vous êtes aujourd'hui le président ?
Après avoir accompli deux mandats comme Président de la République – soit dix ans – point culminant d'une longue activité politique en tant qu'un opposant actif à la dictature et aux guerres coloniales (32 longues années !) et, après la révolution des œillets, comme ministre des Affaires étrangères, député, Premier ministre (trois fois) et membre du Conseil d'Etat, j'estimais que je ne devais pas continuer à avoir, sur le plan interne, une activité politique régulière.
C'est ainsi que j'ai créé la Fondation que je préside - et qui a mon nom. C'est une institution privée, d'utilité publique et sans but lucratif, destinée à promouvoir des actions à caractères culturel, scientifique et éducatif, dans les domaines de la science politique, de la formation démocratique, de l'histoire contemporaine du Portugal (ainsi que de l'espace de la lusophonie) et des relations internationales. Elle a une activité essentiellement académique, en étroite collaboration avec différentes universités portugaises et avec des institutions homologues étrangères.

Pendant les dix dernières années, quels sont les objectifs que vous avez réalisés avec réussite ?
Vous faîtes référence au pays ou à la Fondation ? En tout cas, je vous réponds, d’une façon synthétique, aux deux questions. En ce qui concerne le pays, l’adhésion à la CEE a constitué une véritable et profonde révolution pacifique : modernisation de toutes les infrastructures (écoles, hôpitaux, réseaux routiers, ports, aéroports, communications, transformations des entreprises...), aussi bien qu’une révolution des mentalités. Aujourd’hui, tout est différent – et pour le mieux – malgré le fait qu’on continue à avoir, évidemment, des problèmes à résoudre. En ce qui concerne la Fondation, nous avons réussi à rassembler une documentation très riche sur la vie portugaise au cours du XXème siècle - qui compte sur quelque cinq millions de documents originaux, dont une partie est déjà digitalisée et accessible sur Internet. Nous avons créé une bibliothèque spécialisée en citoyenneté politique - ouverte au public intéressé - et organisons d’innombrables séries de conférences, colloques, séminaires et exhibitions sur des grandes personnalités de la démocratie et de la lutte anti-colonialiste, quelques-unes réalisées en partenariat avec des institutions homologues étrangères.
Je crois que la Fondation Mario Soares a conquis un atout de prestige et d'affranchissement. Nous venons de réaliser une exhibition sur la résistance timoraise, à Dili, à l'occasion de l'indépendance de ce pays lusophone.

Comment jugez-vous l’évolution de la relation franco-portugaise ?
Le Portugal est un pays francophone, dû au retour des innombrables émigrants portugais qui ont vécu de longues périodes en France. La culture portugaise a toujours eu, au cours des siècles, beaucoup de liens étroits avec la culture française, dont elle a été fréquemment tributaire. Ce sont toutes ces raisons qui font que les relations entre le Portugal et la France sont excellentes, sur tous les points de vue.
Néanmoins - il faut faire attention - l'apprentissage du français est en déclin auprès des générations les plus jeunes. Aujourd'hui - et c'est dommage - l'anglais tient le domaine presque absolu. Il est clair que l'anglais est presque en train de se transformer en langue universelle. C'est inévitable. Mais, pour le bien de la diversité, les Latins devraient faire un peu plus pour l'affirmation de leurs langues : le castillan (parlé par 400 millions d'êtres humains), le portugais (par 200 millions), le français, l'italien, le roman… C'est une bataille que nous devrions prendre en charge ensemble et pas, comme jusqu'ici, d'une manière dispersée.

 


“We will overcome the current financial difficulties and continue to commit ourselves to the deepening and institutional restructuring of the EU”

An interview with Mario Soares, former president of the Republic of Portugal, who brought his country into the European Union.

F&P: You said, “Europe should not act like a besieged fortress, forbidden to all and isolated from the outside. The Union should be open, influential and capable of taken on its historical responsibilities to the rest of the world.” It seems that Europe has not yet succeeded in doing so. Do you agree?
Mario Soares: I’m very worried. Even more so given the declarations of European political leaders, such as the Spanish prime minister, José Maria Aznar, which point out the necessity for a “fortress Europe”, closed to illegal immigrants. It’s the contrary of what we always stood for: a Europe that it not a “fortress”, but that is capable of welcoming those who seek it, while respecting their dignity and different cultural and religious identities.
The European Union needs immigrants who provide the labour force it is lacking and energy in a region of the world whose population is ageing. But, despite this need, it is obvious that the EU cannot take in all those fleeing poverty and are attracted by its wealth, development, well-being and quality of life.
To succeed, a common immigration policy is required, which is being discussed, as well as the support of surrounding countries in the respect of “interculturalism” and the humanist principles that guide us and – I reiterate – of the dignity of those who seek us out.

Why do you think the left is currently losing ground and the extreme left gaining ground in Europe?
A rightwing breeze has accidentally blown over to the EU from the other side of the Atlantic. We are experiencing a new cycle with the decline of social democrat and socialist parties and a rise of the right. For how long? It is difficult to say. It will largely depend on the international stakes and the rebuilding of the European left. Because – it should be said – the hesitant policies of the left in power over the last few years, which tried to imitate the formulas of neoliberalism, very much disappointed leftist electorates and made abstention increase alarmingly.
In terms of the construction of Europe – the period when 11 of the 15 EU governments were socialist or social democrat – we have to consider it a “lost opportunity”. The recent victories of the right – and even of the extreme right – followed by (worryingly) growing abstention are linked to this change in cycle, which I think will lead to inevitable popular reaction and strong social protests.

Your “European wager”, whose outcome seemed uncertain 15 years ago, has since been one. But Portugal now has to face growing budget problems. Do you think this is a danger?
Of course. There are budget problems – better still: deficits to fulfil the Maastricht criteria – that are of concern to us. But they don’t only exist only in Portugal: Germany and even France have also admitted to having the same concerns.
As a Portuguese, I think we shouldn’t over dramatise the situation. We could risk discouraging foreign investment and transform a passing financial crisis into an economic crisis.
Portugal is a pro-European country. Our “European wager”, which was followed by the inevitable decolonisation, has been won, as you said, clearly successfully. I am convinced that we will overcome the current financial difficulties and continue to commit ourselves to the deepening and institutional restructuring of the EU.

Why did you create the Mario Soares Foundation in 1991?
After two terms as president, that is, 10 years, the culmination of a long political career as an active opponent of the dictatorship and colonial wars (32 long years) and after the Carnation Revolution, as foreign minister, MP, prime minister (three times) and member of the Council of State, I thought that I shouldn’t continue to pursue regular political activity on the domestic level.
That is how I created the foundation of which I am president – and which bears my name. It’s a private, non-profitmaking institution in the public good whose goal is to promote cultural, scientific and educational initiatives in the domains of political science, democratic education, the contemporary history of Portugal (and of other Portuguese- speaking countries) and international relations. Its activities are essentially academic and in close collaboration with various Portuguese universities and equivalent foreign institutions.

Over the last 10 years, what have your successful projects been?
Are you referring to the country or the foundation? I’ll answer for both. As for the country, its joining of the EEC constituted a real and profound peaceful revolution: modernisation of all infrastructure (schools, hospitals, road networks, ports, airports, communications, transformation of businesses) as well as a revolution in mentalities. Today, everything has changed – and for the best – despite the fact that there are still problems to be resolved. As for the foundation, we succeeded in assembling a very rich documentation of Portuguese life in the 20th century, which comprises some 5 million original documents a part of which is already digitalised and available on the Internet. We created a library specialised in political citizenship open to the public and are organising numerous lectures, conferences, seminars and exhibitions on the major figures in the struggle for democracy and against colonialism some of which have been produced in partnership with homologue foreign institutions.
I think that the Mario Soares Foundation has prestige and freedom. We have just produced an exhibition on Timorese resistance in Dili during the independence of this Portuguese speaking country.

How do you see the relationship between France and Portugal developing?
Portugal is a francophone country because of the return of several Portuguese emigrants who lived in France for a long time. Portuguese culture has, throughout the centuries, always had close ties to French culture, of which it was often a tributary. For all these reasons, relations between Portugal and France are excellent from all points of view.
Nevertheless, we must be careful as the learning of French is on the decline among the younger generations. Today, and it’s a pity, English predominates. It is clear that English is becoming the universal language. It’s inevitable. But in the interest of diversity, Latins should do a little more to affirm their languages: Spanish (spoken by 400 million people), Portuguese (spoken by 200 million people), French and Italian. It’s a battle that we should take on together and not, as in the past, separately.