“ Si le monde a besoin d’un message pour son devenir, c’est celui de mon pays : faire prévaloir, tout en les renforçant, la tolérance, la compréhension et le dialogue. Il y va de l’avenir de l’humanité participant, comme il se doit, à la naissance d’un monde plus juste et plus équilibré ”

Faits & Projets Magazine a rencontré, pour son édition consacrée au pays du Cèdre, le président du Liban, le général Emile Lahoud. Entretien avec Delphine Evmoon.

Lors de votre accession au pouvoir, vous avez insisté sur la réforme des institutions de l’Etat. Où en être-vous ?
Lorsque j’ai promis au peuple libanais, dans mon discours d’investiture, la réforme de l’Etat, cela était incontestablement une réponse à l’anxiété qui se répandait quant à l’avenir et à l’inconnu qui pointait aux horizons de notre devenir. Trois années se sont déjà écoulées et beaucoup d’étapes ont été franchies. Aujourd’hui, encouragé par l’appui de tous les Libanais, je me sens de plus en plus déterminé à poursuivre la voie tracée dès le début, avec la même transparence et le même réalisme. Toutefois, et sans perdre de vue une conjoncture régionale et internationale peu favorable à la réalisation de nos ambitions communes, nous sommes tous conscients de la nécessité d’édifier un Etat fort basé sur le droit et les institutions. Cela ne peut se faire sans une participation sans réserve de toutes les forces vives de la patrie. Dois-je rappeler ce que j’ai dit dans mon discours d’investiture ? « Aucun citoyen ne doit se dérober à son devoir national et nul ne doit rester à l’écart, hormis ceux qui veulent s’exclure eux-mêmes ».
Depuis, nombreux sont les Libanais qui se sont engagés dans cette voie. Ensemble, nous persisterons à faire en sorte que les choses évoluent dans le bon sens, tout en nous montrant, sans relâche, visionnaires de notre propre avenir. En la matière, la volonté politique ne manque pas. Elle transcende le simple encouragement vers un plan de travail commun, exigeant par sa nécessité, harmonieux par ses donne, et équilibré par le partage de ses profits.

On a le sentiment qu’au Liban il n’y a pas d’entente politique. Est-ce vrai ? Et dans quelle mesure peut-on dire que le Liban est en train de recouvrer sa sérénité politique ?
Le concept d’entente nationale porte en lui-même sa propre sagesse et sa propre réponse au processus de redressement d’un pays qui, pendant deux décennies a été broyé, mutilé et abandonné. Le cas du Liban est vraiment particulier. Il réfute les thèses les plus obscures de désintégration et de parcellisation. Mais renaître suppose, entre autres, du temps. On ne guérit pas les cicatrices en suscitant de nouvelles blessures, mais par une coopération mutuelle, réciproque et illimitée de tous. Tel est l’esprit d’entente que les Libanais sont en train de construire sur des bases solides. Ils ne veulent pas d’un bilan négatif. Pour cela, ils unissent leurs efforts, favorisant ainsi l’amélioration de leur existence.
Depuis Descartes et Condorcet, et avant eux les pères de la Chrétienté et de l’Islam, une pareille vision optimiste et rationnelle ne cesse de s’enrichir de convictions et d’espoir comme base de tout édifice humain. Aussi les Libanais. Confrontés aux fatalismes historiques et dramatiques, recensent-ils les réflexions équitables et renouent-ils entre eux les voix d’un dialogue transparent et clair comme moyen de surmonter les obstacles vers un devenir nécessaire prometteur. Cet avenir sera d’autant plus clair et sûr puisqu’il obéit à la mondialisation et se base sur la liberté, la pensée et les aspirations.

Quels sont les atouts du Liban pour retrouver une évolution normale, tant politiquement qu’économiquement ?
Je dirai sans aucun doute l’intransigeance des Libanais à ne pas céder face aux difficultés lorsqu’il s’agit de vivre, à ne faire aucune concession lorsqu’il s’agit de vaincre, à ne s’incliner devant aucune tentative d’intimidation lorsqu’il s’agit d’être. Aurai-je tout dit ? Certes, non. Ce n’est qu’en termes d’atouts. Il y en a davantage. Je pense surtout à mon pays qui, tant de fois, eût à faire face à des difficultés, à affronter des épreuves, sans jamais baisser les bras devant la complexité des enjeux. Cette intransigeance fait notre force. Le Liban, ce petit pays, malgré les crises, a su conserver, préserver son identité et son originalité. Cette exception qu’est le Liban est la preuve tangible qu’il ne faut pas nécessairement être puissant pour exister. D’ailleurs, il lui reste encore beaucoup à dire, à prouver et à démontrer. Claudel écrivait : « Le meilleur de ce que chacun peut apporter au monde c’est lui-même ».

Comment évaluez-vous vos relations avec les pays arabes voisins, notamment avec la Syrie et l’Irak ?
Le Liban fait partie du monde arabe. Fortement attaché à ses constantes nationales. Il a su, tout au long de son histoire, démontrer et prouver les dimensions géostratégiques de cette appartenance. Ainsi, avec la Syrie, il s’agit d’une histoire commune, d’un peuple et d’une terre. Cela ne peut être ni un pari ni un simple fait, mais un choix délibéré aussi bien qu’un destin exceptionnel. Mon expérience au commandement de l’armée libanaise m’a donné la preuve que la Syrie appuie sans limites l’Etat libanais. Aujourd’hui à la tête de l’Etat, je suis plus assuré de cette volonté. Quant aux relations du Liban avec les autres pays arabes frères, il faut savoir qu’elles ne sont pas le fruit d’un quelconque pari temporaire qui se défait au moment des faiblesses. Voilà pourquoi dans les moments de rationalisme et de réalisme, elles se retrouvent renforcées par conviction, consolidées par principe, et d’autant plus restructurées par nécessité.

Le Liban est un pays francophone. Qu’attend-il des autres pays de la Francophonie ?
Appartenir à la Francophonie, c’est avant tout pour le Liban, appartenir à un certain humanisme. En somme, loin des affirmations idéologiques, nul pays comme le Liban n’a su assumer et exprimer la pratique vivante du dialogue qu’il porte en lui-même comme sa raison d’être. Certes, le choix de Beyrouth pour le IXème Sommet de la Francophonie donne au Liban une image valorisante. Il prouve au monde sa détermination de porter ce message qui s’annonce en événements multiples et variés non exempts d’un certain danger.
Le Liban attend des autres pays de la Francophonie de renforcer la fraternité universelle. Pour cela, il conviendra d’œuvrer dans cette voie pour la complémentarité des droits de chacun. Dès lors que ces peuples se sentent oubliés ou tenus à l’écart, le monde ne peut prospérer. La Francophonie doit apparaître comme le modèle à suivre, tout comme un acteur de la construction du monde de demain. C’est un défi qu’il faut relever, ensemble. Dans cette perspective, la Francophonie s’avère être un cadre réglementaire à caractère universel pour la diversité culturelle et le respect des identités nationales.

La France a des relations historiques avec le Liban, pourtant elle n’est pas son premier partenaire économique. Comment expliquez-vous cette situation ? Comptez-vous l’améliorer ?
D’abord, je tiens à préciser que la France est un partenaire économique privilégié du Liban dans tous les domaines, à savoir l’enseignement et la recherche, la technologie et l’échange commercial, les activités culturelles.
Certes, le Liban demande plus de réponses positives à ses besoins, cela en raison des relations historiques séculaires auxquelles vous faites allusion. D’autant plus qu’investir au Liban ne signifie pas tant viser un marché de quatre millions de consommateurs, mais plutôt accéder à des marchés plus importants comme celui du Levant où le Liban est un interlocuteur privilégié, et c’est là un atout tant économique que culturel. En effet, bien au-delà de la coopération économique, existent des valeurs que la France et le Liban partagent depuis des siècles durant. Nos deux pays sont appelés à intensifier leurs efforts et à doper leur action en vue de créer de nouveaux horizons.
Dans son souci habituel de voir avancer les données, le Liban ne cache pas son impatience devant la lenteur d’une volonté coincée entre le corporatisme des secteurs qui les composent et le désir d’agir. Le partenariat libano-français, et au-delà libano-européen et libano-francophone, ne saurait être réduit ni à la somme d’intérêts sectoriels et particuliers, ni à un pur instrument de présence en diminution constante, mais comme un partage continu et étendu à tous les niveaux tout comme à tous les domaines.

Le Liban va-t-il vers une signature d’accord de partenariat avec l’Union européenne ?
Depuis plusieurs années, le Liban a entamé des concertations avec l’Union européenne en vue de la signature de l’accord qui, nous le souhaitons, reflètera la volonté de promouvoir et de renforcer nos relations avec l’Union. Face à une mondialisation souvent déclinée sur le mode de l’hégémonie, il faudrait nous y opposer par un effort constant se basant sur la coopération mutuelle entre les peuples.
C’est ainsi que nous concevons cet accord de partenariat qui devrait être signé dans un délai le plus proche.

Un message
Notre monde d’aujourd’hui est en pleine mutation et des réflexions profondes sont nécessaires pour le repenser. Trop souvent a-t-on répété que celui qui connaît l’autre et se connaît, jamais ne sera défait. Mon pays, ayant été confronté à de nombreuses turbulences à travers l’Histoire, a su dans les pires moments surmonter les obstacles et relever les défis. Et si le monde a besoin d’un message pour son devenir, c’est celui de mon pays : faire prévaloir, tout en les renforçant, la tolérance, la compréhension et le dialogue. Il y va de l’avenir de l’humanité participant, comme il se doit, à la naissance d’un monde plus juste et plus équilibré. Tel doit être le message de notre monde, profondément transformé, après les actes terroristes du 11 septembre passé que nous condamnons. Car si le monde doit vraiment changer après cette date, il doit le faire dans cette direction.