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Un tour
du monde géopolitique
Pour bien démarrer lannée 2003 et vous faire
découvrir la nouvelle formule de Faits & Projets, nous avons choisi
de commencer par une rencontre avec François Thual, historien, auteur et
spécialiste de géopolitique internationale. Dans un monde en pleine
effervescence et conflictuel, il est nécessaire, nous le pensons, de faire
un rappel de lactualité et de son historique qui ont conduit le monde
où il en est aujourdhui. Des guerres potentielles aux conflits existants
en passant par les puissances politiques en place et les zones à risques
à venir, tour dhorizon ! Entretien réalisé par Delphine
Evmoon.
F&P: Pensez-vous que la date fatidique du 11 septembre 2001 a quelque
peu changé la donne de la géopolitique internationale et confirmé
une hégémonie américaine dans le monde ?
François Thual : Je crois que cette date, sans minimiser la tragédie
des attentats, est devenue un symbole médiatique, mais je ne suis pas complètement
persuadé quil existe une rupture géopolitique. Elle marque
une évolution vers une intensification des tendances déjà
en court. Le terrorisme musulman était déjà présent
depuis un certain nombre dannées ainsi que lislamisme. Cest
un changement de palier, mais pas de nature. Lune des conséquences
a été le développement de la lutte anti-terrorisme à
léchelle planétaire, puis larrivée en Afghanistan,
ancienne colonie soviétique il y a vingt ans, des forces américaines
et alliées. Dun point de vue géopolitique, cette lutte permet
aussi un certain containment de lancienne puissance russe qui voit sur sa
façade européenne, les pays baltes et ceux du pacte de Varsovie
intégrer lOTAN et lUnion européenne, puis au Caucase,
des pays comme la Géorgie ou lAzerbaïdjan, se tourner vers lOuest.
La Russie regarde ce pays, qui a été à lorigine de
la perte du système soviétique, être contrôlé
aujourdhui, avec beaucoup de difficultés certes, par les forces américaines
et alliées.
Pensez-vous, comme de nombreux médias, que le nouveau conflit à
venir dans le monde sera celui de lislam contre lOccident ?
Je suis opposé à cette vision. LOccident est, tout dabord,
un ensemble de réalités disparates et, de plus, il nexiste
pas un monde unique musulman, mais plusieurs avec des sunnites et des chiites,
un islam arabe, iranien, malais, africain et turc. Les pays musulmans, comme les
chrétiens, ont passé leur vie à se faire la guerre entre
eux. Existe-t-il un bloc orthodoxe ? Si un impact des phénomènes
religieux et civilisationnels existe sur la géopolitique, il faut le mesurer
en déglobalisant à chaque fois la situation. Lislamisme na
pas un commandement unique. Il est lui-même une planète émiettée.
Cessons de croire que lavenir sinscrit dans une lutte manichéenne
de bloc à bloc, mais davantage dans une kyrielle de sous-conflits.
Jusquen 1989, le monde était bipolaire, en termes de puissances,
avec les blocs de lOuest et de lEst. Actuellement, limpression
est quaucun contrepoids nexiste aux Etats-Unis.
On évoque souvent à propos de ce fait le mot dhégémonie.
Je préfère lui substituer celui de centralité. Une unification
de léconomie mondiale, appelée mondialisation, est apparue
et la structure antagonique Est-Ouest, plus complexe que lon ne le pense
avec une rivalité au sein même du bloc de lEst entre la Chine
et lUnion soviétique, entre 1960 et 1980, a disparu. Cette centralité
des Etats-Unis sur la scène mondiale est due à sa puissance économique
et financière, à limportance de sa population et de son territoire
et à la maîtrise de technologies militaires extrêmement coûteuses
dont ils sont pratiquement les seuls à pouvoir se les procurer. Sy
ajoute une domination médiatique et de langlophonie dans le monde.
Maintenant, des contrepoids existent-ils ? Je crois que oui. La période
actuelle me paraît caractérisée par cette centralité
et par une complexification des relations entre les Etats-Unis et les autres pays
développés (la triade avec lEurope et le Japon), les pays
du Moyen-Orient, la Russie et la Chine. Cela forme un maillage dintérêts
plus ou moins contradictoires et des rivalités, dont on pourrait dire quelles
forment un contre-poids à cette centralité ou à cette hégémonie,
si on veut envoyer un mot plus polémique.
La Chine ne pourrait-elle pas être ce nouveau contre-poids dans les
dix à quinze ans à venir ?
La Chine est souvent perçue par les observateurs comme la future puissance
qui défiera les Etats-Unis. La Chine na pas actuellement de politique
planétaire. Elle est évidemment une puissance considérable
en Asie pacifique, relayée par une diaspora importante. Elle est elle-même
dans la situation compliquée dun pays devenu capitaliste en conservant
une classe dirigeante bureaucratique issue du marxisme-léninisme dans sa
version la plus dure quavait été le maoïsme. Cest
un pays de contradictions. Il peut menacer les Etats-Unis par ses missiles pouvant
atteindre non seulement la côte pacifique, mais également la côte
atlantique. Mais pour autant la capacité de « nuisance » de
la Chine ne la hisse pas sur le même pied que les Etats-Unis. Elle a une
politique diplomatique mais pas dintérêts planétaires,
pour linstant, comme les Etats-Unis. Dautre part, Pékin et
Washington sont-ils condamnés à lantagonisme ? Je voudrais
rappeler, quentre 1880 et 1950, la Chine a été lun des
rêves américains. Beaucoup de courants dopinion américains
voulaient faire de la Chine, les Etats-Unis dAsie. Ils voulaient continuer
leur progression vers lOuest, au-delà du Pacifique, en créant,
avec le plus grand pays du monde, une super démocratie calquée sur
le modèle des pères fondateurs. La Chine devenue communiste a été
vécue aux Etats-Unis comme une catastrophe absolue. Les liens nombreux
entre la Chine et les Etats-Unis avec la présence, dabord, de millions
de Chinois en Amérique du Nord et des intérêts américains
importants en Chine et à Taiwan font que lévolution de ces
relations ne sera pas forcément conflictuelle. Elle me paraît cependant
condamnée à une dissymétrie entre la puissance américaine
et chinoise. La population chinoise, dun milliard deux cents millions dhabitants,
na pas le niveau de vie des Américains et ne possède pas encore
toutes les technologies. Cest une question de génération et
le pire nest pas le plus sûr en matière de géopolitique.
Peut-on dire aujourdhui que lUnion européenne est une
puissance politique et économique sur la scène internationale ?
Pour répondre à votre question, il faut revenir un peu en arrière.
Toute lhistoire de la construction de lUnion européenne a été
bâtie sur une hésitation entre deux modèles : celui dune
zone de libre-échange et celui dune construction politique de type
confédéral. La réalité actuelle est entre les deux.
Ce nest pas seulement un marché commun, appelé ainsi à
lorigine, il y a des instances politiques, mais ce nest pas non plus
une entité unifiée car chacune des composantes a des intérêts
divergents dans un certain nombre de crises, comme au Moyen-Orient, par exemple.
Comment cela peut-il évoluer ? La tentation de nêtre quun
espace économique lemportera-t-il sur les efforts réalisés
pour élaborer une construction politique ? Je pense que dans beaucoup de
pays, en dehors de la France, les gens se satisfont de la réalité
politico-économique actuelle qui a connu de grands succès comme
lunification monétaire. La grande idée des années 50
de faire une entité politique unifiée est en train de sestomper.
Y aura-t-il un jour une politique extérieure commune ? Regardons la crise
irakienne : on constate une absence totale de lUnion européenne,
comme la signalé récemment Valérie Giscard dEstaing.
Cela pose la question de lélargissement. On oublie souvent le fait
que les pays de la Baltique à la mer Noire sur le point dintégrer
lUnion européenne, sans parler de Chypre et de Malte, formaient la
périphérie occidentale du système soviétique. Aujourdhui,
en intégrant lOTAN et lUnion européenne, ils vont former
la périphérie orientale du monde euro-atlantique. Cette intégration
va-t-elle renforcer lune ou lautre des tendances historiques déjà
évoquées ? Forcément. A cet égard, la plupart des
pays qui vont intégrer lEurope et qui ont été communistes
sont aujourdhui des nations où politiquement, économiquement
et militairement, les Etats-Unis sont prépondérants. Certains observateurs
se demandent si cette intégration, loin de favoriser le renforcement de
lEurope, nest pas quelque part le cheval de Troie des Américains
et qui va stimuler laméricanisation dune partie de lEurope.
Et la Turquie membre de lUnion européenne ?
Il faut rétablir les « pour et les contre ».
Les « pour » : la Turquie est un grand marché qui a connu une
économie prospère jusquau grand tremblement de terre.
Les « contre » : un refus qui, contrairement à ce que lon
pense, ne repose sur le fait que les Trucs soient de civilisation musulmane, mais
essentiellement sur le fait que la société turque au XXème
siècle na pas eu le même destin que les instances européennes.
Ils ne sont pas Européens, non pas par leur race ou leur religion, mais
par leur destinée sociologique. Cet argument va peser très lourd.
Deux autres facteurs sont à noter : en 1920, il y avait 14 millions dhabitants
en Turquie. Ils sont 70 millions aujourdhui et 110 dans vingt ans. Un autre
argument fait réfléchir les chancelleries : si la Turquie rentrait
aujourdhui dans lEurope, elle aurait le même nombre de députés
que lAllemagne.
Venons-en au Moyen-Orient, zone de toutes les crises : conflit israélo-palestinien
et guerre potentielle en Irak à venir. Quelles peuvent être les solutions
?
Plusieurs problèmes sinscrivent dans le long terme : lexistence
de frontières créées au gré des colonisations et décolonisations
qui forgent une instabilité par les revendications quelles suscitent,
la poussée démographique très importante, la raréfaction
des matières premières (notamment de leau, facteur daccélération
des tensions), la présence dimportantes réserves de pétrole
et de gaz qui alimentent les convoitises, lexistence conflictuelle de lEtat
dIsraël dans un environnement arabe. Tout ceci peut porter vers une
certaine désespérance car nous voyons bien quaucune diplomatie
au monde ne saurait résoudre ces problèmes. Avant de vouloir les
résoudre, je pense que le premier objectif est de stabiliser cette région.
Tout le monde le cherche à commencer par les diplomaties française,
russe et américaine. Cette stabilisation est souhaitée, le problème
est quelle est perçue différemment selon les acteurs. Cela
va-t-il arriver ? Attendons !
La France est un partenaire économique important de lIrak.
En cas de conflit, aurait-elle beaucoup à perdre ?
Je ne le pense pas car les liens entre les deux pays sont très anciens.
Ils se sont manifestés dès la Révolution irakienne de 1958,
avec un intérêt certain pour le pétrole irakien de la part
de la France. Et le régime en place souhaitait se sortir de la domination
anglo-saxonne. La coopération entre la France et lIrak a survécu
à tous les soubresauts des affaires intérieures irakiennes. Elle
continuera.
Parlons dautres conflits qui secouent le monde en commençant
par linstabilité de lAsie centrale : Pakistan, Inde, Cachemire,
Afghanistan ?
Vous évoquez linstabilité de la zone himalayenne. Il faut
y ajouter la crise du Tadjikistan. Vous avez simplement un rendez-vous géostratégique
au sommet du monde. Cela nest pas nouveau. Relisez Kipling. Les acteurs
ont juste un peu changé. Ces zones attirent comme un aimant les antagonismes
et les rivalités. Les motivations sont dordres économiques,
stratégiques auxquelles sajoutent des revendications identitaires.
Ce foyer est souvent, et à tort, étudié de manière
fragmentée.
La Corée du Nord, pour reprendre l « axe du mal »
américain, est-elle une menace ?
Un consensus existe entre Japonais, Coréens du Sud, Coréens du Nord,
Américains, Chinois et Russes pour quelle reste divisée. La
Corée du Sud est incapable dhériter de ce pays, quand on voit
que lAllemagne de lOuest a eu et a toujours du mal à digérer
lAllemagne de lEst. La Corée du Nord na pas non plus
très envie de voir arriver le capitalisme libéral et la démocratie
sur son territoire. Son armée est puissante, elle a des moyens nucléaires
et balistiques considérables et le régime de Pyongyang survit en
gagnant beaucoup dargent grâce à la vente massive de technologies
militaires nouvelles (échelons nucléaires, balistiques et peut-être
même bactériologiques) un peu partout dans le monde. Le problème
des dictatures ne doit pas être abordé du point de vue médiatique.
Ce nest pas un homme tout seul, mais une couche sociale entière qui
est concernée et qui en bénéficie. La Corée du Nord
fait de lautisme et cela peut donc durer longtemps.
Et lIran ?
La politique iranienne, de tout temps, repose sur une idée simple : lIran
est un pays fragile, peuplé de minorités nationales et qui a été
envahi cinq fois au XXème siècle par le voisin soviétique.
Le premier objectif des Iraniens est de sanctuariser leur pays et de ne pas se
lancer dans des aventures. Ils sont bien conscients, en 2003, quune aventure
balayerait le régime très vite. Derrière la rhétorique,
ils sont, diplomatiquement, très prudents. Certains objectifs sont tout
de même poursuivis comme la déstabilisation de certaines zones qui
les intéressent. Si demain un conflit devait se déclencher en Irak,
la position iranienne sur la place publique serait certainement très véhémente,
mais dans la réalité du pouvoir elle serait nuancée. Ils
se disent quaprès lIrak, cela pourrait être leur tour.
Mais ils noublient pas quils ont perdu 800 000 morts dans une guerre
que lexpansionnisme de Saddam Hussein a générée et
ils noublient pas non plus que les futurs missiles irakiens seront pointés
vers lIran.
Et le continent africain ?
La colonisation et la décolonisation ont fixé un maillage de frontières
sur cet immense continent complètement artificiel. Au sein de chacun des
pays devenus indépendants, la majorité des Etats africains narrivent
pas à accéder au stade dEtat nation consolidé. Doù
limportance des rivalités ethniques internes liées à
lhistoire sociale de lAfrique. Ces sociétés se sont
structurées au cours de lhistoire sur des modes identitaires très
forts et différents de lEurope. A cela se superpose le fait que lAfrique
est un continent riche en matières premières attirant les convoitises.
Ces deux clés simples sont la base de toutes les crises africaines passées,
présentes et, malheureusement, à venir.
LAmérique latine est aussi un foyer dinstabilité
?
Le grand problème de lAmérique latine est son explosion démographique
au XXème siècle. Le Mexique a décuplé sa population
depuis 1900. La plupart des autres pays lont triplée depuis 1945.
Quelque soit le niveau de développement économique, il est difficile
de maintenir un niveau de vie pour tout le monde. Deuxième facteur important
: laffaiblissement considérable des classes moyennes. Un face à
face entre une masse croissante de déshérités et des oligarchies
qui restent dans leurs privilèges existe. Les tentations constantes de
populisme sont très présentes, comme les exemples récents
du Venezuela, du Brésil et de lEquateur. Ces populismes vont-ils
maintenir un consensus interne ? Par ailleurs, il ne faut pas oublier les revendications
identitaires des Indiens. LAmérique latine ne va t-elle pas connaître
une grande période dinstabilité due à lincapacité
de nimporte quel régime de solutionner ces problèmes de développement
économique ? Le populisme va t-il réussir, larmée va
t-elle ressortir des casernes, cela va t-il déboucher sur une démocratie
? Dans une génération, le problème des Américains
ne sera ni le Moyen-Orient ni la Chine, mais la montée des tensions sociales
en Amérique du Sud. Ce sera leur grand défi dans les trente prochaines
années.
Pour finir, parlons un peu de la Russie ?
La Russie est dans une situation dhémorragie territoriale et démographique
(elle perd un million dhabitants par an depuis dix ans). Elle conserve une
certaine influence dans certains anciens pays soviétiques comme le Kazakhstan,
la Biélorussie, lArménie et le Kirghizstan, mais elle voit
les Occidentaux, notamment les Américains, sinstaller à sa
place dans ses anciennes chasses gardées. Elle est également un
fabuleux réservoir de matières premières. Son vrai problème
aujourdhui nest pas la reconquête de ce quelle a perdu,
mais son effondrement démographique. Est-ce pour autant quelle va
se rapprocher de lOccident ?
La Russie est une histoire en elle-même. Elle peut vouloir se rapprocher
des Etats-Unis ou de lEurope, mais mon sentiment est quelle ne sera
jamais dans le même bateau. La Russie, cest la Russie.
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