Les conflits de demain,
selon Olivier Roy, écrivain et chercheur au CNRS
Après les événements du 11 septembre 2001,
les Américains ont bombardé lAfghanistan pour « éliminer
» les réseaux dAl-Qaeda. LIran est classé parmi
les pays de « laxe du mal » des États-Unis, avec la Corée
du Nord. Le Pakistan représente, selon certains, le danger de demain. LIrak
est désormais sous contrôle américain. La Russie reste confrontée
au problème tchétchène. LAsie centrale, trop souvent
oubliée, zone de conflits permanents depuis des décennies, foyer
supposé de réseaux islamistes, est aujourdhui une région
qui fait parler delle. Le point avec Olivier Roy, écrivain et chercheur
au CNRS.
Entretien réalisé par Delphine Evmoon.
F&P : Géographiquement, comment peut-on délimiter lAsie
centrale ?
Olivier Roy : Au sens strict du terme, lAsie centrale correspond aux
cinq républiques musulmanes de lex-URSS. Au sens large, cest
le monde turco-iranien, donc toute la zone des grands plateaux allant dIstanbul
et incluant le Nord de lAfghanistan et de lIran, les steppes casaques
et le début de la Mongolie.
Quels sont les enjeux daujourdhui et de demain en Asie centrale
?
Si on exclue la Turquie et lIran, mais en gardant lAfghanistan, on
peut dire quactuellement la crise a glissé vers le Pakistan, devenu
une poudrière et une zone dangereuse. Tous les éléments déstabilisateurs
islamiques, dont Al-Qaeda et les survivants des Talibans (alliés et outils
du Pakistan) y sont, car ils y bénéficient dune base sociale
avec les protections nécessaires, y compris au sein de lappareil
dÉtat. En Afghanistan, les réseaux islamiques nexistent
plus. Le Pakistan, en tant quappareil dÉtat et en tant que
territoire, est un lieu supranational défendant lidée didentité
régionale fondée sur lislam qui va bien au-delà de
lÉtat nation territorial pakistanais. Ce pays a un réel problème
identitaire. Cest un État idéologique créé comme
tel et le vivant de cette manière. Les deux provinces frontières
avec lAfghanistan sont dirigées par des coalitions islamistes pro-Talibans
et pro-Al-Qaeda. Il existe un équilibre complexe, subtil et parfois sanglant,
entre le gouvernement pakistanais et les réseaux islamistes radicaux, qui
nont jamais été réprimés. Le général
Musharraf fait le grand écart avec un pied chez les Américains et
lautre chez les islamistes. La classe politique pakistanaise est complètement
corrompue. La solution ne peut être que catastrophique.
En Afghanistan, le jeu de pouvoir est interne. Le problème de ce pays correspond
aux zones frontières avec le Pakistan, là où sont les véritables
enjeux. Le Pakistan ne peut en aucun cas accepter le régime dHamid
Karzaï et va tenter de le déstabiliser. La culture du pavot en Afghanistan
est un phénomène stabilisant : lopium rapporte de largent
et crée des relations économiques. LOccident a raté
lopportunité déradiquer cette culture après la
victoire américaine. Cela na pas été fait et cela prouve
donc que ce pays nest pas un enjeu stratégique. Le pavot et les chefs
de guerre sont des clichés que la presse utilise pour essayer danalyser
ce qui se passe en Afghanistan.
Quen est-il de la construction dun gazoduc traversant lAfghanistan
?
Les Pakistanais, les Afghans et les Turkmènes aimeraient bien quun
gazoduc soit construit pour évacuer le gaz turkmène. Qui va le construire
? Personne. Pourquoi ? Car il ny a pas de marché. Où va aller
ce gaz ? Nulle part. Nous, les Européens, achetons du gaz et avons besoin
de gazoducs Sud/Nord, ou plus exactement Sud-Est/Nord-Est. Pourquoi financerait-on
un gazoduc allant en sens inverse ? Il faut le bien commercialiser ce gaz et répondre
aux besoins dun marché. Le pétrole se stocke. Pas le gaz.
Nous avons du gaz russe qui fournit, par le biais de la société
Gazprom, 64 % de la demande européenne. Quand la Russie aura besoin du
gaz turkmène, elle construira le gazoduc adéquat.
Pourquoi lAfghanistan a-t-il été bombardé après
le 11 septembre 2001 ?
Pour chasser Al-Qaeda. Dailleurs, aujourdhui on le voit très
bien, les Américains laissent tomber ce pays. Ceux qui ont dit quAl-Qaeda
était un prétexte nont rien compris. Cétait la
seule raison. On sest aperçu que le Congrès américain
a oublié de voter le budget daide à lAfghanistan pour
2004. Cela veut tout dire. LAfghanistan nintéresse personne.
Cest un mythe. Cest tout le problème de lantiaméricanisme
daujourdhui qui est irrationnel. Les Américains sont rationnels
et sont intervenus pour une raison très ponctuelle : éliminer les
bases dAl-Qaeda. Comme maintenant elles se sont décalées au
Pakistan, ce pays deviendra, tôt ou tard, un problème pour eux.
On assiste à une réelle montée de lanti-américanisme
dans le monde ?
Oui. Cet anti-américanisme est essentiellement fondé sur une ligne
de clivage. Au Moyen-Orient, cest du nationalisme. En Europe, cest
lémergence dune forme dopinion publique revendiquant
une identité européenne. De toute manière, lEurope
ne peut se définir que par rapport aux États-Unis.
Géographiquement, où se situent les enjeux énergétiques
?
Dans et autour de la mer Caspienne. Le fond de la Caspienne est défini
en termes de lignes territoriales et la surface en termes de consortiums. Ce qui
intéresse les pétroliers relève du premier fait. Les disputes
sont actuellement entre lAzerbaïdjan et le Turkménistan et entre
lAzerbaïdjan et lIran. Tous, sauf les Iraniens, ont accepté
le partage territorial du fond de la Caspienne.
Quel est le poids géopolitique de lIran dans la région
?
Extrêmement faible. Les Américains ont lIran dans le collimateur,
comme ils avaient lIrak, suite à un vieux contentieux (prise dotages
américains à lambassade des États-Unis), la crainte
que lIran ne possède des armes de destruction massive (via la filière
nucléaire iranienne) et le soutien avéré de lIran au
Hezbollah et supposé au Hamas et au Djihad. Cest également
une puissance pétrolière qui nest pas un enjeu.
Et de la Turquie ?
La Turquie a un jeu caucasien complexe. Les Turcs ne sont alliés daucun
des trois États que sont lArménie, la Géorgie et lAzerbaïdjan.
La diplomatie régionale turque est très rigide alors que sa diplomatie
mondiale est bonne. Pourquoi ? Parce quelle est dirigée par larmée
et les services secrets turcs et non pas par les Affaires étrangères.
Et la Tchétchénie ?
Cest un problème russo-russe sans dimension géostratégique.
La Tchétchénie est à la Russie ce que le Lichtenstein est
à lEurope. La question est : où sarrête le déclin
russe ? Quest-ce que la Russie ? Cette crise identitaire russe sest
cristallisée sur la Tchétchénie, car les Tchétchènes
se sont battus armes à la main contre les Russes, qui ne cèdent
pas. Dun point stratégique, cela est très facile de trouver
une solution. Aucun enjeu pétrolier nest concerné.
Un oléoduc traversait la Tchétchénie quelques années
auparavant : cela posait des problèmes aux Russes. Quont-ils faits
? Ils en ont construit un autre long de 250 km supplémentaires qui la contourne.
Les enjeux de ce conflit sont politiques et identitaires. Le fait quils
soient musulmans na rien à voir.
Le Daguestan, aujourdhui allié des Russes, était un haut lieu
de la résistance de lislam russe. Si on fait de la géostratégie
pure, ce que je naime pas, les Russes nauraient jamais dû accepter
lindépendance des États Baltes, ouverture russe vers locéan.
Les conflits potentiels de demain ?
En allant dun bout à lautre de larc, ce sont le Pakistan
et la Géorgie.